Si les soli, et a fortiori les soli de piano, référentiels en diable, révèlent vraiment les personnalités des auteurs, Roberto Negro est un être élégant et facétieux qui derrière ses multiples tours et effets de manches, private jokes et références conservent une âme inquiète et poétique, qui s'émeut ou fond aisément et qui reste sans cesse aux aguets.
Ca tombe bien, intrinsèquement c'est ce qu'il est ; ou ce qu'il laisse voir, ce qui serait encore plus complexe et fascinant.
On ne va pas reprocher à Roberto Negro de savoir raconter des histoires, que ce soit des contes ou des tragédies. Avec King and Bastards, sorti chez Cam Jazz comme pour se resituer dans ses racines piémontaises, Roberto Negro interroge la notion de jeu ; en fait, au delà de ça, il joue sans se poser de questions, à l'instar de "Boboto", longue pièce qui passe par différents états, se fait douce après avoir semé le chaos, glisse comme une balle dans ses oripeaux électroniques et sort une mélodie aux teintes lunaires, jusque dans son attraction.
Le jeu, c'est le plaisir de Roberto. Alors "Let's Play to Kings and Bastards", nous intime-t-il en préambule dans le texte de pochette de Robin Mercier. "Farenheit O.2- Grande Assaly" s'impose avec une joie facétieuse qui vibrionne dans les altérations des machines. Même s'il en vient de tout côtés, il n'est pas difficile de faire le point, de se fixer sur un son et de voyager avec lui.
Dans cette atmosphère très spectrale, où les notes sont tenues et où l'on peine à distinguer le piano, Roberto va émerger, comme on sort d'un cocon. Lorsque tout se dissipe, on le découvre, d'une finesse rare et gorgé d'émotion. Le jeu, ici, n'est pas seulement l'amusement. Il y a dans la narration du membre du Tricollectif un sens pour la tragédie, qui percole dans toutes les pièces. Même "Kings and Bastards" qui lui fait suite avec beaucoup de remous, le piano émerge de toutes ses préparations et trace comme une ligne de partage dans la palette des émotions. 
Chaque geste est calculé, chaque son est pesé, mais il n'y a aucune posture.
Roberto nous emmène partout où il veut : il nous laisse lessivé par l'électronique et nous porte au nue avec la légèreté d'une plume. On pense parfois à ce que Matthew Borne pouvait proposer dans Montauk Variatiations. Les deux pianistes partagent d'ailleurs une même fascination pour la musique contemporaine, qui s'invite ici à de nombreuses reprises, de Cage à Ferrari et même quelques atomes debussyens ("Il Gattopardo").
Mais comme nous l'avons déjà dit, ce disque n'est pas référentiel, ce sont ses tripes que Negro expose, avec une pudeur presque antinomique mais forcément très poétique. On pénètre au plus profond de sa psyché, mais sans impression de violer un espace. On y est invité, on scrute, voire on s'y pelotonne.
Voici un trop beau disque. He's the King, dirty Bastard !!

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

54-Croix-du-Mezenc