Comme le dis mon camarade Olivier Acosta, dont je ne puis que vous conseiller la lecture assidue de son beau blog, j'ai bien conscience qu'assister à l'enregistrement d'un disque est un privilège fabuleux qui permet d'entrer dans son intimité.
Mais au moment venu de le chroniquer, c'est aussi assez dur de prendre la distance nécessaire... Car j'étais là, une longue journée qui me paru trop courte, à écouter les musiciens, leurs doutes et leur prises différentes, comme une petite souris qui cherche à se faire oublier. Pour l'amoureux de la musique et presque autant de l'objet-disque, assister à de tels moments est inoubliable : c'était à Montreuil, en janvier dernier. Citizen Jazz avait été invité par Stéphane Kerecki pour assister à l'enregistrement de Sound Architect en compagnie de son Trio, agrémenté de deux prestigieux invités, le saxophoniste Tony Malaby et le pianiste Bojan Z.
Depuis des années, ce trio -où l'on retrouve Matthieu Donarier et Thomas Grimmonprez- expose un propos d'une fluidité naturelle où la musicalité et le groove de son leader permettent d'ouvrir de nombreuses perspectives.
Avec l'arrivée de Malaby sur le fantastique Houria, on avait pu constater une redistribution des cartes, des angles plus ouverts avec deux saxophonistes. On retrouve ici Malaby et Donarier dans une configuration identique. Ils se partagent de nouveau chacun un canal pour donner plus d'ampleur harmonique et choyer la base rythmique. Kerecki et Grimmonprez, qui semblent jouer en absolue synergie sculptent cette masse avec un flegme qui n'empèche pas les fulgurances. Ainsi, sur "Kung-Fu", le jeu très coloriste du batteur et du contrebassiste apporte de la luminosité à l'impressionnante palette de couleurs proposée par les saxophonistes.
La venue de Bojan Z au clavier donne tout son sens à ce Sound Architect. Plutôt que de remplir un peu plus l'espace au risque de se marcher sur les pieds, il offre de nouveaux chemins. Ainsi, au milieu de l'album, le riff cru de contrebasse s'élargit au fur et à mesure que le Rhodes l'habille d'électricité. Comme l'Architecte du son qu'il est indéniablement, la direction très juste de Kerecki esquisse de nouvelles surfaces, de nouveaux échanges, absolument illimités.
Il faut se plonger dans le jouissif "Serbian Folk Songs", tiré d'un traditionnel yougoslave ("Dunje i Jabuke", pommes et coings...) pour le comprendre. Le jeu de timbres des saxophonistes et de l'archet de la contrebasse crée un sentiment de danse perpétuelle que vient rythmer la batterie et le piano à petites touches. Il y a du mouvement, puis des éclairages individuels soudains qui ne remettent pas en cause l'intention collective qui irradie cet album. Une évidence, surtout, s'impose : ces musiciens jouent ensemble. Il faut écouter le mystique et brillant "Bass Prayer" pour s'en convaincre.
En studio, je me souviens que Stéphane voulait que les musiciens se passent les soli comme on se lance une balle... Ici, la circulation est infinie, les reprises de volées sont belles et tout est d'une fluidité ahurissante.
Pour bien comprendre le travail d'agencement du son qu'il a fallu sur ce Sound Architect, il faut se plonger dans "La Source", que le contrebassiste avait précédemment enregistré en duo avec le pianiste John Taylor (comme "Kung-Fu"). De ce moment suspendu avec l'anglais où l'archet laisse place à des pizzicati profonds, le trio+2 en a fait une version emplie de groove fougueux, où Bojan Z a un rôle très rythmique et où Grimmonprez s'offre un roboratif solo, sans pour autant dénaturer le propos plein de poésie de l'original.
Chaque nouvel album de Stéphane Kerecki est un évènement, et un véritable plaisir d'écoute. Sound Architect est un des disques de l'année et sans doute son meilleur disque... Jusqu'au prochain, soyons en sur !

 

01-Enregistrement