Certains disques sont des voyages ; certains musiciens sont des voyageurs.
Plus certainement des nomades, de ceux qui cherchent l'herbe la plus verte en la trouvant partout au monde, où ailleurs est à côté d'ici, ou à l'autre bout de l'univers.
Alexandra Grimal est de ceux-là. Depuis plusieurs années, elle a su imposer sa patte, son univers, son timbre divinement souple et soyeux qui en fait l'une des solistes les plus intéressante du moment. Personne ne s'y trompe d'ailleurs : de chaque côté de l'Atlantique, se fichant des carcans stylistiques comme d'une guigne, à petits pas comptés qui sont des pas de géants. Sidewoman recherchée et meneuse passionnante, chacune de ses apparitions est un bonheur, et un coup de coeur.
Cet Heliopolis, fruit de son nouveau quartet Dragons, sort sur l'excellent label dématérialisé Cordes et Âmes, est un choc poétique qui le place dans les sommets du lot.
D'abord, un mot sur Cordes et Âmes. C'est un label "équitable" (Que ce mot m'agace ! C'est un label où le Capital est justement redistribué au lieu d'être amassé et détourné par la spéculation. C'est moins joli, certes, mais politiquement plus juste. Bref.) destiné aux autoproductions. On notera un constant travail particulièrement soigné sur la qualité sonore de l'enregistrement. Plutôt connu pour le Classique (on conseillera notamment l'Ensemble Nympheas), le label se lance depuis quelques temps dans la production Jazz, et le présent quartet marque leur entrée de plain-pied dans ce domaine.
De quelle façon !
On avait laissé Alexandra dans les étoiles l'année dernière avec Andromeda joué par un quartet "américain" qui interrogeait le silence. C'est toujours dans une retenue très évocatrice qu'elle continue son voyage stellaire à la vitesse du son, pour filer vers le soleil. Mais si le disque sorti chez Ayler Records flottait dans l'éther, Heliopolis est une oeuvre plus terrestre qui jouit des bienfaits de l'astre : chaleureuse, immuable et ionisante. Ce vieux soleil est le matériel indispensable pour tous les jeux de couleurs et de lumières dessiné par le jeu pointilliste du batteur belge Dré Pallemaerts, remarquable sculpteur d'atmosphères, pourvoyeur de la chaleur nécessaire au souffle lyrique de son compatriote Jozef Dumoulin. Ce formidable pianiste, dont on aime tant ici le jeu charnel, s'accomode avec bonheur de l'absence de ses habituelles abstractions électroniques.
Quand à Alexandra Grimal, son ténor est le vent qui fait voltiger la poussière dans les rainures de soleil. Ce n'est pas un hasard si le disque se divise principalement en sept parties qui portent le nom d'un vent chaud égyptien, le khamsin. L'Egypte, cette contrée qui a vu naître la saxophoniste...
Dès "Khamsin 1" qui s'ouvre sur une pluie cristalline jouée par Dumoulin, on est poussé par un mouvement indicible mais inexorable qui transporte la musique à travers un désert aux confins invisibles. Le chemin éternel qui mène aux rives apaisées de "Khamsin 7" parait impassible ; il est en fait animé par l'indéfectible entente rythmique de Pallemaerts et Dumoulin.
Dragons est un quartet sans contrebasse que l'on qualifiera "d'européen", quand bien même le guitariste Nelson Veras serait brésilien. Certes, ici moins qu'ailleurs, la classification est pertinente.  Elle est si versatile !
Dragons est surtout un quartet de nomades célestes, de cosmopolites polyglottes qui bâtissent le temps d'un album un campement de mirages.
Fin rythmicien, le guitariste est celui qui infléchit la direction naturelle d'Héliopolis pour la conduire vers des détours et des traverses. Le Dragon est une chimère au mille visages. C'est Veras, en jouant une transmission constante entre piano et ténor, qui entraîne l'ensemble entre métamorphoses et déviation. Voir ainsi "Khamsin 3" où Veras et Dumoulin tissent des trames complexes  dans lesquelles Alexandra s'engouffre dans des cascades heurtées, comme le vent qui devient brutalement tempête.
La force de la musique de la saxophoniste, qui livre encore ici un disque majeur, est d'investir la masse du silence en vagues irisées, avec cette fragilité opiniâtre qui fait parfois songer aux personnages de Miyazaki. L'onirisme naturaliste du japonais n'est d'ailleurs pas éloigné de l'univers d'Alexandra Grimal (voir l'ouverture abstraite de "Khamsin 4"). Le jeu très collectif de Dragon utilise à merveille cet espace luxuriant aux contours indécis. Heliopolis n'est pas seulement un vent chaleureux, c'est une aventure solaire universellement transposable à toutes natures. La lente désagrégation du ténor dans le jeu très aqueux de Dumoulin, au sein du magnifique "Smile" est la bande-son idéale d'une nuit silencieuse, quelle que soit sa latitude... 

Et c'est peu de dire que cette photo qui n'a rien à voir est loin du désert...

1014358_591324237557101_1407386631_n