Le violoniste Dominique Pifarély fait partie de ces musiciens rares qu'on se plait à retrouver autout de projets obstinés, entourés de musiciens intransigeants. C'était le cas lorsque le violoniste avait rencontré l'auteur François Bon à l'occasion d'un remarquable Peur ; on trouve également, sur le label Poros Editions, des collaborations avec Didier Levallet ou Violaine Schwartz. Autant de fortes têtes de la musique improvisée européenne qui ont croiser leurs univers avec celui du violoniste. On se souviendra également que Dominique Pifarély fut de l'un des meilleurs orchestres de Mike Westbrook, et il faudra cesser là : la colonne vertébrable de ses collaborations dessine indubitablement les courbes de la musique que l'on aime.
Récemment, on retrouvait également Pifarély au coeur de Tower, la trilogie que Marc Ducret a animé ces dernières années. Sur Tower Volume 2, on retrouvait l'électricité à fleur de peau d'un violon attentif et turbulent, autant qu'il sait être leste.
Ici, dans ce Time Geography, c'est à un nonet de fidèles que Dominique Pifarély confie des pièces très écrites. Et c'est un violon acoustique et foncièrement organique qui nous plonge dans un tourbillon labyrinthique où se croisent le jazz le plus contemporain et des rhizomes plus anciens plongés dans la seconde école de Vienne.
Depuis plus de sept ans, le violoniste anime l'Ensemble Dédales, qui regroupe autour de lui des musiciens fidèles et foncièrement complémentaires. La composition de l'orchestre est lui même un subtil équilibre entre l'orchestre classique aux allures chambristes et l'orchestre de jazz où la contrebasse d'Hélène Labarrière, comme le saxophone Baryton de François Corneloup font tour à tour office de pivots inamovibles et de patients dynamiteurs. Chacun amène une partie de l'intimité personnelle ou collective qu'il a avec ses collègues musiciens ; l'ensemble est un fameux tumulte.
C'est ainsi notamment que dans le remarquable "Per Angusta", l'échange premier entre le pianiste Julien Padovani et Corneloup, souligné par l'ensemble des cordes (où l'on retrouve également l'altiste Guillaume Roy) est une pâte orchestrale extrêmement travaillée, abstraite et mouvante d'où s'extrait peu à peu le trombone de Christiane Bopp.
Cette tromboniste habituée des musiques anciennes autant que des musiques contemporaines était également dans le Tower Vol.3 de Ducret, dont on retrouve quelques ombres commune dans les ostinati rageurs de "Slow Science" où se distingue le batteur Eric Groleau.
La tromboniste est centrale, elle aussi, dans l'amalgame de timbres avec la clarinette de Vincent Boisseau, aperçu au sein de l'Xtet de Bruno Régnier. On pourrait écouter ce morceau autant de fois qu'il serait possible de le faire, qu'on y trouverait à chaque fois des chemins inédits, des traverses en friche, des alliances inconnues.
L'écriture de Pifarély permet une grande circulation entre les musiciens comme entre les différentes grammaires. Tour à tour, dans chacun des morceaux, ce sont des duos, des trios, des amalgames aussi soudains que les ruptures qui viennent insuffler une grande énergie à l'ensemble. La mécanique extrêmement huilée peut effectivement s'apparenter au Dédale, à sa profusion et à sa complexité. En même temps que cette complexité s'affiche avec fougue, un morceau comme "Beirut Work Song", servi par des musiciens concernés apparaît d'une rare clarté, et d'une grande fluidité.
A l'écoute de Time Geography, on comprend que ce titre, chez un musicien qui ne laisse passer aucun détail, donne un sens supplémentaire au propos. Dans les cinq compositions présentes ici, l'orchestre se meut sur une double échelle ; celle de l'espace d'abord, et ses timbres extrêment travaillés, mais aussi celle du temps où s'associe avec beaucoup de réussite toutes sortes d'expressions et de périodes musicales.
Time Geography est un de ces albums tanniques, qui demande du temps pour se révéler. Un disque sans date de péremption qui doit hanter et habiter pour être apprécier à sa juste valeur. Et elle est très grande.

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