Figure importante du jazz et des musiques improvisées en Europe comme de l'autre côté de l'Atlantique, la saxophoniste allemande Ingrid Laubrock propose depuis plusieurs années toutes sortes de formations passionnantes qui développent une musique complexe, parfois aride, mais qui s'appuie sur les interactions multiples entre des musiciens unis pour visiter une masse orchestrale souvent très dense.
C'est ainsi qu'il y a quelques mois, on avait pu découvrir Strong Place, le second album de son quintet Anti-House, sorti sur le label suisse Intakt Records. Au centre de cette formation, on retrouvait notamment le batteur Tom Rainey et la guitariste Mary Halvorson, qui forment avec Laubrock par ailleurs un trio.
Cette base imputrescible est également celle que l'on retrouve dans l'Octet que Laubrock propose à nouveau sur Intakt, enregistré en concert à Zürich ; un nouvel orchestre où l'on retrouve également un autre trio imbriqué, le sleepthief qu'elle anime avec le fidèle Rainey, mais aussi le trompettiste anglais Tom Arthurs.
On découvre avec cet octet un orchestre international qui témoigne du parcours de la saxophoniste. Laubrock est née en Allemagne puis partie en Angleterre et arrivée à New-York où elle fréquente les musiciens proches d'Anthony Braxton.
Ainsi, aux côtés de Arthurs, on retrouve le pianiste Liam Noble qui a souvent joué avec Rainey et Drew Gress, le contrebassiste ici. On découvre également le violoncelliste Ben Davis, membre des Basquiat Strings pour la partie anglaise.
Concernant l'Amérique, outre Rainey et Gress, on retrouve les deux disciples de Braxton Mary Halvorson et l'accordéoniste Ted Reichmann qui se livrent dans le "Glasses" inaugural a un amalgame de timbres troublants que Philippe Méziat décrit à merveille sur Citizen Jazz. Un mélange entre la minéralité du verre et le tranchant de la glace, soutenu par un orchestre qui joue une densité sans heurt, profonde et pénétrante.
Ce Zürich Concert offre une musique âpre, où toute l'agitation des musiciens tend à se confondre dans une tension permanente qui se frotte parfois au limites du silence, où qui s'engoufre dans un propos lancinant où le moindre heurt créé une nouvelle ramification, un nouvel unison, intime une nouvelle direction, comme c'est le cas sur "Novemberdoodle" où Ted Reichmann conduit l'orchestre dans des registres étranges et se mêle au violoncelle de Ben Davis.
Laubrock quant à elle semble parfois effacée dans sa propre musique ; mais c'est un leurre. D'abord, elle dirige beaucoup cette musique très proche du registre très contemporain, surtout lorsque Rainey troque la batterie pour le xylophone. Ensuite, elle s'ingénie à jouer des masques, à se perdre au cœur du violoncelle, à grossir le rôle central de l'accordéon et à jouer au chat et à la souris avec ses complices de trio.
Ainsi, dans le remarquable "Chant", qui nous offre un remarquable solo d'Halvorson, tout en sinuosités troublantes, Laubrock vient se frotter à la guitare au milieu des archets dans un moment soudainement éruptif. Elle prendra également une position plus dominante sur "Matrix", aux allures braxtonnienne, dans une discussion vive-argent avec la trompette de Tom Arthurs, son double dans cet orchestre.
Quelques mois après le Navigation de Ho Bynum et le Illusionary Sea d'Halvorson, c'est intéressant d'entendre une autre proche de Braxton se lancer dans l'aventure des formations plus larges. Même si elle ne fait pas explicitement référence à la mer comme ses collègues (elle n'arrive pas encore à Zürich), on retrouve dans ce live une notion de traversée, de flottaison dans un espace infini et irisé. Mais l'espace de Laubrock est aux confins, proche des glaces, où le climat, même minimaliste se révèle parfois hostile malgré son calme ("Nightbus").
Zürich concert offre à voir une nouvelle facette de Laubrock qui est entrain de tracer un tortueux mais passionnant chemin et permet de constater que Mary Halvorson est décidément l'une des solistes les plus intéressante de sa génération. Parmi toutes les raisons qui conduisent à s'intéresser à ce disque, ce ne sont pas les moindres...

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