Si nous avons souvent parlé en ces pages du batteur Tomas Fujiwara, dont les futs font des miracles chez Taylor Ho Bynum ou Matana Roberts, et s'il est plus souvent qu'à son tour fait état des prouesses de la divine Mary Halvorson, c'est la première fois que nous évoquerons la basse pleine et entière de Michael Formanek. C'est une erreur qui mérite d'être rattrapée, même si l'on ne peut pas parler de tout ; le temps et les oreilles manquent.
On aurait pu évoquer par exemple l'excellent Mirage sorti avec Eskelin chez Clean Feed, comme on aurait pu évoquer le beau Partita avec Argüelles et Rainey. Le comparse régulier de Tim Berne fait partie de cette galaxie de musiciens installés aux Etats-Unis dont le tropisme va au delà du jazz classique. Un musicien taillé pour l'improvisation qui aime à mettre sa musique en perspective de la musique écrite occidentale. Avec un sens des rythmiques impaires et un jeu si solide qui lui permet de pouvoir également jouer tous les registres du jazz contemporain.
C'est dans ce contexte qu'il faut apprécier Thumbscrew, trio qui sort son premier album sur le label Cuneiform et qui met en scène Formanek avec Halvorson et Fujiwara.
La formation se veut très égalitaire, fruit d'un dialogue entre ces trois fortes têtes, mais dès "Cheap Knock Off", composition de Fujiwara qui ouvre l'album, on perçoit tout le poids du contrebassiste dans l'échange, que sa relation soudée avec Fujiwara ne fait que souligner. Ses pizzicati tranchants, puissants et très rond sont le pivot d'un propos qui fait se rencontrer causticité et sérénité. 
Deux sentiments d'apparence contraire mais qui font avancer par frottements successifs une musique très charpentée.
Lorsque la guitare d'Halvorson se lance dans des riffs assassins, à la manière d'un rock aux reflets de métal tels qu'elle en dispense parfois avec Weasel Walter, la surprise est grande.
Il ne s'agit pas d'un Power Trio tel qu'on en voit fleurir en Europe, et la composition typiquement halvorsonienne "Fluid Hills In Pink", avec ses accords vipérins typiques viennent nous le rappeler. Mais là aussi, le dialogue entre la contrebasse massive de Formanek et le jeu élégant et versatile de Fujiwara maintient le trio dans un qui-vive permanent.
Le dispositif de tension mis en place par les trois improvisateurs n'a pas la puissance corruptrice d'un Free-Rock de contrebande, mais sa force de subversion est là, le très court "Nothing Doing" qui fait suite au morceau d'Halvorson en témoigne. Le groove maintenu de la batterie pousse la guitare dans ses retranchements qui s'élance encore une fois dans une parade rock assez rare chez elle
Mais délicieuse, autant le dire, d'autant qu'elle la renouvellera sur "Buzzard's Breath"...
Ce morceau signé Formanek est le point nodal de cet album qui prend plaisir à utiliser la grammaire du rock en les appréhendants avec le vocabulaire du jazz... Ce que le groupe résume avec humour et beaucoup de talent dans le roboratif "Still... Doesn't Swing".
Thumbscrew, c'est une vis à ailette qui s'enfonce dans les schémas préconçus. C'est une vis sans fin, qui s'enfonce dans discontinuer, et que l'on prend plaisir à tourner, jusqu'au deux derniers morceaux signés Halvorson et qu'on croirait sorti de son Illusionary Sea. "Line To Create" notamment offre un beau dialogue avec le contrebassiste, qui s'offre un captivant solo.
Un disque d'un raffinement rare. Cela devient plus qu'une habitude avec ces musiciens...

30-Halvorson