Parfois, à l'écoute d'un album séduisant comme le fut le Trust de Jozef Dumoulin en compagnie de son Red Hill Orchestra, on a envie de repartir en arrière. D'aller voir ce que faisaient les musiciens avant cet album, surtout ceux que l'on connaît moins, comme le batteur Dan Weiss.
Je l'avais écrit à l'époque : "évidemment, on avait déjà entendu le batteur avec Rudresh Mahanthappa et Dave Binney. Bien sur, on savait, dans son trio avec le tromboniste Michael Dessen qu'il savait faire des merveilles. Certes, l'attention avait été attiré sur ses disques étranges où il exposait sa connaissance et son amour de la musique classique indienne, chose finalement peu commune pour un batteur de jazz New-Yorkais"...
Un petit tour sur sa discographie, et l'on découvre Fourteen, un disque sorti en 2014 (ça tombe bien) au line-up proprement alléchant, et surtout pléthorique : ce sont 14 musiciens (ça retombe vraiment encore mieux) qui se succèdent sur cet album court comme une claque. Au maximum, il seront douze, dont trois vocalistes, sur le roboratif "Part Three".
Mais le nombre importe peu. Dans ce furieux mélange de jazz, de rythmiques instables, de raga indien et de jeu vocal répétitif tout droit sorti d'une pièce contemporaine, c'est la densité de la musique, ainsi que sa grande versatilité qui fait la magie. Première leçon : le goût pour la musique indienne de Weiss n'a rien d'une marotte ou d'un exotisme.
Il est fondu, absolument, dans le moule de la musique classique indienne ; c'est une base qui lui permet d'envisager tout le reste. A ce titre, et notamment quand Miles Okazaki fait parler l'électricité, on pense à certaines expériences des années 70. C'est une toile de fond, mais pas une référence.
Les références sont multiples, insatiables.
On retrouve sur Fourteen une certaine idée de la scène New-Yorkaise, et c'est bien le seul décor tangibles
. A commencer par les musiciens habitués comme le batteur aux orchestres du saxophoniste David Binney qui livre à l'alto d'impressionnante ruptures. 
Ainsi, sur "Part One", c'est Binney qui relance la machine de l'orchestre dans le flot éthéré des voix, à commencer par la voix délicieuse de Lana Cenčić et laisse la place à la guitare de Miles Okazaki. Dans la bande à Binney, on retrouve le pianiste Jacob Sacks ou le bassiste Thomas Morgan ; sur ce pénétrant "Part One", ce sont eux qui font traverser l'orchestre dans diverses ambiances luxuriantes. 
On croit penser un instant, sur le son presque cristallin de la guitare sèche, au Mahavishnu Orchestra que les voix et la Harpe de Katie Andrews nous entraîne dans une ambiance séraphine. Celle-ci se poursuit comme une traînée nébuleuse dans une "Part Two" tout en légèreté.
Parfois, le glokenspiel de Matt Mitchell fait songer à l'Alphabet de Sylvain Rifflet. Mécanique rêveuse éprouvée !
Mais ce qui impressionne surtout dans cet album de moins de 40 minutes, c'est la persistance et l'impeccable utilisation des rythmes. De leur multiplicité, de leur élasticité. Ce ne sont pas des rythmes boursouflés ou clinquant, ce n'est pas une polyrythmie ronflante quand bien même la batterie fera parler la poudre au coeur de "Part Four", au milieu des trombones du remarquable Jacob Garchik (on l'a déjà vu avec Mary Halvorson) et Ben Gerstein.
Les soufflants sont la base de l'écriture de Weiss, mais les trombones sont ses immuables piliers, qui soutiennent tout les changements de couleurs, le calme à peine troublé par l'onde des voix et les soudains agacements des saxophones qui projettent Fourteen dans un chaos furtif.
Voilà donc cette rythmique qui transmute au gré des périodes comme on ferait des travelling avant, c'est une rythmique qui n'a même pas besoin d'être appuyée pour se faire complexe et qui peu parfois se résumer en une simple récitation de cycle, à la manière des maîtres indiens.
On pouvait espérer de Dan Weiss un disque de haute tenue qui désignait un batteur sensationnel, on découvre en prime un compositeur inventif et syncrétique qui aime les mélanges audacieux plein de légèreté. 
Une très belle découverte.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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