Il y a une magie subtile à mettre un disque sur la platine et en reconnaître, à la première note, l'auteur.
A retrouver des couleurs et des sensations familières puisque ressentie dans d'autres albums, à d'autres instants, et de cependant les trouver nouvelles, régénérées, fraîches. Peu de musiciens, au fond, ont cette faculté de tout chambouler en restant dans une trajectoire rectiligne.
Avec Trust, le nouvel album paru sur le constant label nantais Yolk, ce sont deux de ces solistes à la forte personnalité que nous retrouvons pour un album hypnotique et solaire.
Le premier, Ellery Eskelin est un saxophoniste ténor New-Yorkais qui n'a plus besoin d'être présenté : comparse de Jim Black et Zeena Parkins dans un trio mythique, habitué des enregistrements avec Dave Liebman et leader remarqué (Arcanum Modern est un disque de chevet), son souffle tannique et polymorphe fait des merveilles.
Eskelin est un musicien de trio. Celui avec Black et Parkins évidemment, mais aussi et peut être surtout, ici, Mirage avec le contrebassiste Michael Formanek et Susan Alcorn. Un musicien anguleux qui sait arrondir ses crêtes pour donner du mouvement au triangle, même le plus infime, même le plus sensible, en témoigne « Inner White » où le saxophone se faufile au milieu du taffetas d'électricité et de cymbales de ses compagnons.
Le second soliste est l'un des habitués de ce blog ; un chouchou pour tout dire, qui a signé avec A Fender Rhodes Solo un des disques les plus ahurissant de l'année en cours et certainement un peu plus que ça, au delà de son caractère inédit -c'est le premier de l'histoire de l'instrument-. Le belge Jozef Dumoulin est un sorcier de son instrument, qui sait faire virer une atmosphère en quelques notes qui accroche l'oreille et l'âme à quiconque en est doté.
Lorsqu'on plonge dans « Sea Green », alors que le Rhodes réchauffe les notes susurrées du ténor, on se retrouve tout de suite en terrain familier, bien que désertique. Il y a dans l'atmosphère comme une persistance, une mémoire de forme, celle d'Octurn, celle du solo, mais aussi celle de l'errance poétique du Wasteland d'Antoine Berjeaut. Et puis les Dragons d'Alexandra Grimal. Un même sentiment alcalin, à la fois doux et chaleureux mais aussi vaguement inquiétant, comme les rêves paradoxaux.
Pour clore le triangle, on découvre le batteur Dan Weiss. Où est rangée la boîte à superlatifs, déjà ?
Le mot découverte n'est pas vain ; évidemment, on avait déjà entendu le batteur avec Rudresh Mahanthappa et Dave Binney. Bien sur, on savait, dans son trio avec le tromboniste Michael Dessen qu'il savait faire des merveilles. Certes, l'attention avait été attiré sur ses disques étranges où il exposait sa connaissance et son amour de la musique classique indienne, chose finalement peu commune pour un batteur de jazz New-Yorkais. Il explose ici, apportant du relief à l'échange extrêmement dense et languide de Dumoulin et Eskelin. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter l'infectieux « M », certainement le morceau le plus remarquable de ce grand album, où sa rythmique instable permet de sculpter au plus profond la pâte sonore qui lie le ténor et le rhodes. Le disque présente Weiss et Eskelin comme un Red Hill Orchestra auquel Dumoulin apporterait sa patte. Mais parfois, c'est Weiss qui apparaît comme la pointe d'un triangle dont les deux autres sont la base inflexible (« The Gate », longue déambulation aux paysages changeants).
Dumoulin dit souvent que s'il est un musicien de l'instant, c'est parce qu'il est porté par l'envi de jouer ce qu'il ressent sur le moment. Avec ces comparses, les climats qui surplombent Trust sont un biotope idéal. L'air peut être parfois lourd, pesant, orageux (« Sleeping Warriors ») on s'y sent idéalement bien.
Le propre des produits alcalins ? Ceux-ci ont la chance de procurer de l'addiction sans dépendance...
Il est certain que plusieurs morceaux feront songer à de la musique électronique, à commencer par ces polyrythmies très travaillées. « Now I Have a Human Body », et cette attaque ensorcelante du clavier en est un autre exemple. Mais en réalité, tout le travail de Dumoulin ne peut qu'y faire songer, même si Trust s'aventure plus que jamais sur le terrain du jazz. Sur « Water Bears » par exemple semble planer l'ombre de grands anciens du Rhodes. Zawinul ? Bien sur ! Mais aussi le Hancock de Sextant.
Il existe des influences moins prestigieuses...
Si électronique il y a, c'est dans cette approche d'un groove synthétique inexpugnable et fiévreux. Celle de géniaux bidouilleurs qui démontent les machines pour les rendre plus efficace, et qui délivrent une abstraction de machine la plus organique et chaleureuse qui soit. Trust est un disque d'une force rare, dans la droite continuité du solo de Dumoulin.
Il s'impose donc, sur le fil, comme l'un des grands enregistrement d'une année pourtant très remplie.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

02-Roundabout