L'album solo est soi une affirmation, soit une remise en question.
A tout prendre, une mise en danger. Les exemples sont pléthores du musicien face à son instrument qui cherche et s'enferre, se met à nu ; il y a les classiques, contrebasse, piano, violoncelle (nous avons eu des exemples récents), et les exercices plus rares, comme la batterie ou la flûte.
Dans nos musiques, le solo de saxophone a une place à part. Elle livre une liberté toute crue, qui n'est pas éloignée du chant, de la voix, de la tradition du cri. On pense à Joe McPhee et à Peter Brötzmann pour ses aspects les plus rugueux, Braxton ou Lacy pour ses atours pour cette recherche plus spirituelle des limites de l'instrument.
Tous partagent cette approche extrêmement charnelle que l'on retrouve chez Ellery Eskelin pour ce Solo Live At Snugs enregistré pour Hat-Hut à l'occasion des 40 ans du label.
Il faut dire que la fidèlité commune entre le musicien et la célèbre maison à tranche orange méritait bien un évènement spécial. Depuis 15 ans, la plupart des projets d'Eskelin ont vu le jour sur Hat-Hut.
Le mythique trio qui l'allie à Jim Black et Andrea Parkins, évidemment, au centre du corpus, mais aussi d'autres collaboration... La plus marquante restant sans doute le quartet avec David Liebman dont le dernier avatar reste Non Sequiturs.
Le lien entre Eskelin et Liebman est d'évidence. Il y a ce même goût pour la constante exploration de l'élégance, et ce timbre chaleureux et profond au ténor que l'on croit toujours prêt à se rompre et à partir en cataractes rageuses. C'est le cas ici dans ce solo dans "Weave/Warp and Woof", la dernière partie de ce solo quand le ténor se met à gratter les profondeurs pour remonter à la surface de la même façon qu'on heurte un mur sans pour autant se fracasser.
Il y a dans ce solo d'Eskelin des rhizomes liebmanien, mais allons plus loin : il y a une forme de palpitation New-Yorkaise qui irrise les deux saxophoniste. Pas celle de l'agitation urbaine ; celle qui rend toutes les rencontres possibles.
Ce disque d'Eskelin donne une furieuse envie de réécouter Colors, même exercice réalisé par Liebman sur le même label en 2002.
On y trouvera un élan commun, notamment dans les tons chauds et les teintes sombres, mais il y a une différence.
Elle est de taille. C'est l'apparente paix intérieure d'Eskelin, qui transparaît dès "Turning A Phrase", la première partie de ce solo de 50 minutes. Des parties très égales, de moins d'un quart d'heure.
C'est une direction que l'on a vu prendre chez Eskelin depuis quelques années déjà, notamment au sein du trio de Jozef Dumoulin récemment. Un calme comme une fine couche de glace qui ne demande qu'à se rompre. La rage est là, affleure au même titre que le silence mais ne brise jamais la douceur ambiante tout comme ne se résoud pas au calme.
Cet équilibre fragile mais inébranlable trouve une plénitude dans "State of Mind", l'instant le plus pénétrant de ce joli solo.
Les longues notes tenues aussi bien que ténues approche d'un exercice Classique ; Berlioz est cité par Eskelin dans ses notes sur sa vision du saxophone. Elles répondent à l'une des premières questions que se pose Eskelin dans ses notes de pochette : Est-ce qu'un saxophone peut sonner comme un quatuor à cordes ?
La réponse est ambigue : Oui, à condition de ne pas le vouloir...
Ces notes de pochettes sont précieuses. Eskelin raconte son premier solo à la Knitting Factory en 1992, cette recherche intérieure qui l'avait fait se couper du monde pendant un trimestre, ce défi du temps... Plus de 20 ans après, ce concert au Snugs est un retour aux sources. Un coup d'oeil en arrière apaisé et un regard vers l'avant plein de lucidité.
Un bel objet indubitablement.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

16-Boule