Oki Itaru et Axel Dörner sont deux vieux briscards de la scène Free mondiale. Tous les deux trompettistes, ils sont de cette famille de musiciens qui cherchent, voire qui aiment, à se perdre au coeur des sons. Jusqu'à l'extrême de leurs instruments.
Chacun de leur côté, la discographie de ces musiciens est pléthorique. On y croise de nombreuses figures internationales, parmi lesquelles Alan Silva et Linda Sharrock pour Oki. On voit régulièrement Dörner aux côtés d'Aki Takase et Alexander Von Slippenbach, notamment sur le récent hommage à Eric Dolphy, mais aussi dans la très intéressante formation Die Hochstapler.
Les deux trompettistes ont une amitié commune, celle d'Otomo Yoshihide, avec lequel Oki a enregistré un duo et avec lequel Dörner a participé à l'aventure de l'ONJO. C'est pourtant la première fois que les deux hommes se retrouvent ensemble sur un album, qui plus est en duo, souffle contre souffle.
C'est tout l'objet de Root of Bohemian, proposé par le label Improvising Beings. Un disque qui a le souffle et ses différentes manifestation comme sujet central.
Cette racine de bohémien, c'est le vent qui la porte. C'est même le vent qui l'incarne.
Elle se manifeste dans un dialogue aux limites de l'indicible, comme en témoigne par exemple le saisissant "Space (Change from Silence)" où les deux trompettes passent du sifflement au souffle rauque sans jamais se heurter, laissant souvent de la place au silence.
S'agit-il de trompettes, d'ailleurs ?
Les jeux d'embouchures et de métal sont tels, le jeu est tellement étendu qu'on en arrive parfois à douter ; les sons se génèrent comme des petits fragments de chaos et viennent troubler la masse du silence avec un grand sens de la théatralité et des espaces.
Ce n'est gère étonnant de trouver un tel album sur le label Improvising Beings de Julien Palomo. Comme avec le Roule Ta Salive du tromboniste Henry Herteman, il offre à deux musiciens la possibilité d'aller au bout de leurs sons, quand bien même ce terrain serait aride.
Oui, cette musique est aride ! Mais si on se laisse envahir par le son, juste le son de ce souffle, elle transporte dans des contrées inconnues. Et ça n'a pas de prix.
En préparant ce billet, j'ai découvert sur ce blog une passionnante interview du patron de ce label. Il faut la lire, car elle rend compte de la passion que génère la musique et de ce rôle formidable qui consiste à offrir la parole à de telles voix. Itaru Oki est un musicien complexe, attentif au moindre mouvement. Cette musique lui ressemble.
Oki et Dörner sont deux musiciens polymorphes qui ont la particularité de n'avoir pas la trompette comme instrument natif, ce qui engendre aussi une approche différente du timbre. Dörner a une formation de pianiste. Quant à Oki, il a baigné avec ses parents dans l'instrumentarium traditionnel nippon ; le koto et surtout la flûte Shakuhachi dont on entend quelques échos dans le morceau "Kazaana" (le "tunnel de vent" en japonais... Le vent, encore !). Même si les racines sont sans frontières, on sent tout de même qu'il y a un attachement à l'Asie ; du moins à cette scène nipponne incroyable et à ce rapport à la nature, que l'on perçoit finement dans ce dialogue avec le vent.
Le vent. Kaze en Japonais.
On pourra d'ailleurs comparer ce duo de trompettes avec celui qui anime le quartet Kaze, où l'on retrouve la pianiste Sakoto Fujii qui a fait partie de l'Unit de Oki au début de ce siècle. La rencontre qui a lieu dans ce présent disque est moins heurtée mais l'on retrouve quelques sensibilités commune.
La sensation que le vent est un phénomène troublant et qu'Itaru Oki est l'un de ses grands maîtres...

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