C'est à un habitué de ces pages que nous renvoie le label La Buissonne.
Un pianiste tel qu'on les aime, qui fait son petit bonhomme de chemin avec une forme de discrétion élégante qui caractérise sa musique, et une forme de fidélité qui ne s'arme pas de la force de l'habitude. A côté de musiciens comme Christophe Marguet ou Régis Huby, présent dans l'album du jour dont l'esthétique aurait également convenu au label Abalone.
On avait évoqué Bruno Angelini sur ce label, lors d'un duo avec Giovanni Falzone, il y a quelques années. Mais c'est sur le label Sans Bruit qu'il avait livré un magnifique album en trio avec Mauro Gargano et Fabrice Moreau auquel on songe dès les premières notes de "Folk Song About Rosie", un morceau de Motian qui encadre l'album et le teinte durablement. Le thème revient par petites touches, lointaines et allusives tout au long du disque.
Instant Sharings est dans la veine de So, Now ?...
Des détails, l'errance de la main droite du piano pendant que Régis Huby et Claude Tchamitchian construisent des flots ourlés dans un morceau comme "Solange", tout nimbé d'une sorte de spleen, le même que celui qui s'empare de nous, au petit matin, après une nuit blanche. C'est une atmosphère que le quartet installe avec beaucoup d'attention à ce qui se dit chez le voisin ; "Folk Song About Rosie" est ainsi un doux dialogue entre la contrebasse et le violon, qui se cèdent le thème avec une grande douceur. A la toute fin de l'album, lors de la reprise de ce titre, les deux archets joueront de front cette musique languide et finement intriquée.
La relation entre le contrebassiste et le violonistes est loin de l'électricité contondante de Ways Out, mais en même temps on retrouve l'équilibre précaire d'une relation tumultueuse, comme cette rupture nette à la toute fin de "Home By Another Way". Mais il n'y a pas l'urgence du quartet de Tchamitchian, même s'il y a parfois de l'orage, avec une électricité en tapinois, peu éloignée, prête à bondir ("Be Vigilant")
Instant Sharing est d'un raffinement sépulcral. Le choix de Motian, qui plane au dessus de l'album jusque dans les compositions du pianiste n'est pas anodin ; de même que le choix du batteur Edward Perraud est un bonheur renouvelé. Son rôle est assez éloigné de ce que l'on a vu dans son trio Das Kapital, Eloigné également de ses échanges récents avec Julien Desprez dans Earthly Bird, dans un rôle plus tellurique.
Ici, le batteur fait feu de tous ses artifices, rajoute un troisième archet à ses cymbales pour donner de la profondeur au dialogue d'Huby et de Tcham, éloigne sa frappe, se fait plus percussionniste que jamais. On songe à ce qu'il a pu proposer avec Elise Caron dans Bitter Sweets : un frisson, une caresse... Des sensations qui rapprochent encore un peu plus de Motian, dont Angelini et ses comparses partagent le goût pour les images. Ce n'est pas étonnant qu'on retrouve également "Some Echoes" de Steve Swallow au centre de l'album dans un coeur palpitant.
C'est une affaire de cohérence.
Citizen Jazz nous avait conté l'histoire de ce disque, né d'une carte blanche à Bruno Angelini et d'une improvisation libre qui s'est peu à peu concentré sur des morceaux écrits tout en gardant cette spontanéité qui nous transporte très loin. L'ami Olivier Acosta le dit avec une grande justesse -comme à l'habitude- dans sa belle chronique élue Citizen Jazz que je partage en tout points.
Angelini est un pianiste économe, de geste comme de parole. Il va chercher ses basses comme d'autres filtrent l'onde à la recherche de quelques milligrammes d'or pur. Ses comparses le suivent dans cette quête de beauté infinitésimale qui assemblé tut ensemble fait une somme resplendissante.
Un très bel album.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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