Ubatuba, c'est une station balnéaire brésilienne, l'un des lieux les plus prisé de la planête surf, fait de vague, de sable et de soleil. Un univers a priori assez éloigné de la saxophoniste Ingrid Laubrock, allemande de naissance et New-Yorkaise d'adoption qui connaît plus les clubs nocturne de la mégapole américaine que ses spots-à-glissades beaucoup plus au sud, bien que toujours à l'est.
Ingrid Laubrock, surfeuse ? Sur la vague de l'orchestre indéniablement...
Evidemment, on pourra aussi arguer qu'au début de sa carrière, elle a posé son ténor acéré en sidewoman de luxe sur des disques au rythme latin, mais ce serait tiré par les cheveux : dans ce nouvel album en quintet où l'on retrouve deux tiers de Big Satan (le fidèle Tom Rainey, de toutes les aventures à la batterie et l'aiguillon Tim Berne à l'alto), il n'y a guère de place pour danser la Bossa.
Ubatuba tire plus surement son nom d'un orchestre aux couleurs étranges, en tout cas inédites où au milieu trône un tuba ; pas n'importe lequel, puisqu'il s'agit de Dan Peck qu'on retrouvait dans le mythique 12+1 de Braxton en compagnie de Ho Bynum, d'Halvorson, de Regev... Ou d'Ingrid Laubrock. Bref, de ceux dont nous parlions à propos de la Composition 46 il y a un an.
Avec le fabuleux tromboniste Ben Gernstein, que tous les amateurs de Mat Maneri et Tony Malaby connaissent, il clôt un quintet fait majoritairement de soufflants où la batterie de Rainey est foncièrement coloriste.
Il y a dans cet attelage une notion de masse profonde. D'abysse, même à l'écoute du très charnel « Any Breathing Organism » où le souffle plein de scorie de Berne tient lieu de canevas sur lesquels les cuivres viennent se sertir.
Une lame des profondeurs, foncièrement marine qui fait songer à une vague inexorable et souterraine.
A ce jeu, Peck et Gerstein rivalisent de trouvaille pour donner à l'orchestre le sentiment d'une déambulation fantomatique où chaque mouvement est calculé.
C'est amusant de penser que trois des musiciens les plus braxtoniens de la période –Halvorson, Ho Bynum et donc Laubrock- on enregistré tout trois sur le label Firehouse 12 des disques aux métaphores maritimes. Après Illusionary Sea et Navigation, voici Ubatuba et l'ivresse des profondeurs.
On est tenté –et c'est un plaisir- de lier les trois écoutes.
Dans cette atmosphère, le jeu de Rainey s'adapte à ce biotope, ses percussions sont profondes et se propagent au plus profond du souffle des quatre autres, comme une onde qui ballote une écriture très raffinée. Même lorsqu'il porte le fer au milieu des jeux d'embouchures et de anches, au cœur d'un morceau complexe, dense et plein de remous comme le solide « Hiccups » où ses levées de batterie bousculent les constructions collectives de ses comparses, Rainey reste très musical.
Lorsqu'il n'explose pas, son jeu est méticuleux. Il s'imbrique dans la discussion omniprésente des embouchures dont la construction rythmique est un tissus épais qui plie mais jamais ne rompt.
Avec les deux cuivres, Ingrid Laubrock travaille ses timbres avec une matière avide d'humeur, de son rauques, profonds, corpulents mais pourtant agiles qui texturent la fougue des deux saxophonistes qui semblent parfois sortir d'une forêt tremblante où soufflent des vents changeants.
Où des courants convergent. C'est pour rester dans l'univers aquatique...
Berne et Laubrock donnent l'impression de se jeter l'un contre l'autre à toute force, mais cette rage masque à peine à l'auditeur distrait la grande subtilité de l'ouvrage qui fait de la masse orchestrale une dentelle harmonique.
Les rôles sont bien répartis entre les deux ; Berne est l'élément perturbateur, sifflant de toute ses anches, fougueux mais parfois en retrait lorsqu'il n'est pas en rupture (« Any Many »). Laubrok est bâtisseuse, elle se plaît à répondre avec complicité à chaque prise de parole de Gerstein qui a un rôle de cimentation de la masse orchestrale, de point d'appui à la fois indispensable et intersticielle.
C'est l'évidence dans le long « Hypnic Jerk » final. Ce titre est sans doute à la fois le plus élaboré, le plus contemporain, du moins le plus braxtonien dans sa forme : on le distingue dans ces variations faite de tensions et de détentes comme autant de mouvements contraires.
On avait déjà remarqué, tant avec son orchestre Anti-House qu'avec son Octet que l'écriture de Laubrock était l'une des plus dense et des plus sophistiqué de la période. Avec Ubatuba, elle franchit une étape conséquente.
Certes, l'orchestre est plus ramassé, mais elle a trouvé un point d'équilibre qui donne à sa musique un surplus d'incarnation et de moëlle absolument réjouissant. Dans les notes de pochette, Laubrock explique avoir abandonné l'écriture au piano pour revenir à la feuille et au crayon. Le résultat est étourdissant. A n'en pas douter, cela va nourrir ses expériences futures, notamment avec ses autres fidèles comme Mary Halvorson.
Il nous tarde !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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