Quand on a fait vœu de chroniques musicales des musiques des confins (©) comme d'autres font vœux de moines-soldat, il y a des disques comme ça, à peine on déchire le petit liseré rouge de la pochette à bulle qui le contient, qu'on a vu le tampon du label et qu'on sait à peu près ce qui sort et à quel moment, on sait déjà.
On sait déjà ce qui nous attend.
Voire on trépigne comme un enfant de trois ans devant l'ouverture facile d'un paquet de fraises Tagada. Le disque n'est pas encore sur la platine qu'on a déjà une vague idée de ce qu'on va trouver. 
Au mieux, une tuerie de disque.
Au pire, un bien.
C'est bien d'être surpris à l'écoute d'un disque, c'est charmant, mais des fois, on a besoin de solide. De repères établis, avec des musiciens qu'on aime, un matériel qu'on connaît, solide, sûr, robuste. Avec ce quartet de garçons qu'on a l'habitude de croiser ici ou ailleurs, on est exactement dans cette configuration. Sobrement intitulé Coronado, du nom de ce guitariste qu'on aime et qu'on suit depuis si longtemps et qui pourtant signe ici son premier album sous son nom depuis des lustres, Au pire, un bien est un disque nerveux, sombre et électrique à l'image de ce qu'on a eu l'habitude d'entendre de la part du guitariste tant du côté du Gros Cube ou de Francis et ses Peintres qu'avec la chère Sarah Murcia. Encore il y a très peu de temps dans l'incroyable Never Mind The Future, où l'on retrouvait également le batteur Franck Vaillant.
Comme j'aime beaucoup me tirer une balle dans le pied, je vous invite à aller lire avant toute chose la belle chronique du camarade Olivier Acosta sur Citizen Jazz qui dit tout ou presque ce que je voulais développer... Il y a là une famille, une articulation musicale qui agrège autour d'elle de nombreux groupes, de Benzine à Pearls of Swine, qui ont le même champs d'action : celles qui sourdent d'une électricité souterraine, comme celles que l'on entend dans le saisissant « La fin justifie le début », lorsque la guitare agit en tapinois dans la progression lancinante des claviers électriques d'Antonin Rayon, qui souligne le jeu versatile de Vaillant.
Tout semble être une machine huilée, clinique, tranchante et ça cogne soudainement, avec vivacité, sous l'impulsion notable de Matthieu Metzger qui a dégaîné l'alto de retour du Japon, ce qui rend le mélange plus instable et de ce fait plus explosif que s'il était au ténor. La guitare de Gilles Coronado, qui signe tous les morceaux est un scalpel profond qui entaille la masse orchestrale que Metzger agite. La force de cet album, c'est l'inattendu dans le familier. Evidemment, il n'y a aucune surprise à entendre Katerine s'inviter sur le morceau-titre de l'album, avec un de ces textes confus dont il a le secret, mais cette courte virgule éclaire l'album et souligne le caractère très collectif du quartet.
Parmi les paires qui se font et se défont au gré de l'album, comme celle qui unit Coronado et Vaillant dans le très théâtral « La traque » où l'on se sent oppressé par la tension régnante, la plus réjouissante est celle qui fait se rencontrer Rayon et Metzger.
En disque, à ma connaissance, c'est la première fois qu'on les voit ensemble et la complémentarité est totale. Rayon est sec et nerveux quand le saxophoniste peut être querelleur et volubile. Ils se heurtent, il se cognent aux pic de cycles imprévisibles, déstabilisants d'enthousiasme ( « Presque joyeuse »). Antonin Rayon est dans un registre proche de ce qu'il proposait il y a quelques années avec Philippe Gleizes ; quant à Matthieu Metzger, loin du Japon, c'est dans un registre plus proche de Killing Spree qu'on le retrouve, en moins métal et trépidant néanmoins. Il y a beaucoup de finesse dans cet album ciselé que propose La Buissonne.
Au pire, un bien. C'est vrai. Mais au mieux, un terrible !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

013-Yamanote