Retrouver Benoit Lugué à la tête d'un nouvel album, c'est renouer avec une famille.
Le discret bassiste -discret dans la vie, mais lorsque les cordes de la basse sont en mouvement, il a tendance à tonitruer- propose de manière régulière un nouveau panorama musical qui bien qu'en constant mouvement reprend un certain nombre de bases et s'entoure de musiciens fidèles.
On l'avait découvert avec Fada, rencontre si rare puisque réussie avec le Slam il y a presque dix ans. On l'avait vu il y a quelques années avec The Khu, entité bretonne rétive à toute rythmique stable. On est assez heureux de renouer avec lui, sous son nom cette fois pour Cycles, un album sorti chez Shed Music et présente dans un format assez ramassé toute les obsessions et les inclinaisons d'un musicien qui s'est rangé pour toujours dans les brisures d'un théoricien mythique, le saxophoniste Steve Coleman.
Tout est affaire de cycles, justement. Et "l'école" de Steve Coleman est en ce moment dans un certain ressac.
Il y a cinq ans, un disque sur deux affichait des rythmiques complexes et des tuttis cinglants ; il en va ainsi des modes, dont Lugué n'a que faire. La preuve, dès "Funny Toy" qui ouvre l'album avec une jubilation contenue mais réelle... On retrouve justement la famille Colemanienne installée en France : Denis Guivarc'h à l'alto, Olivier Laisney à la trompette et cet incroyable Johan Blanc au trombone, qu'on avait découvert dans The Khu et qui est sans cesse à la relance d'un cercle plus contondant que concentrique.
Il roule à tombeau ouvert et renverse tout sur son passage ; il est bien entendu conseillé de sautiller, pas moins pour l'éviter que pour se rappeler que si notre cerveau est irrigué, c'est tout de même pour des bonnes raisons.
On aura également cette sensation dans le revigorant "El Tigre" qui est à bien des égards le meilleur titre de l'album : la basse brûlante de Lugué irrigue toute une mécanique qui pourrait être lourde tant les coups portés sont puissant. Mais il n'en est rien, la mousseline est légère comme l'air. Le batteur Martin Wangermée, qu'on avait pu entendre dans le trio de Laurent Coulondre est à la fois omniprésent dans la polyrythmie sans faire plus que cela des effets de manche. Il sait, dans son drumming lourd, laisser la primauté des coups de boutoir à la guitare de Matthis Paccaud et aux soufflants, toujours très denses.
En écoutant Cycles, on songe à ce que le collectif Onze Heures Onze peu proposer, notamment bien sur Olivier Laisney que l'on retrouve ici et qui brille de ses traits chaleureux dans "Elephant's Walk" où il se fracasse sur une basse effilée comme un couteau de chasse. Mais Lugué trace une route un peu différente.
Une route où l'on retrouve presque naturellement Magic Malik, invité ici sur deux morceaux et qui donne à "Sugar Kane" une texture plus moelleuse sans pourtant imposer sa propre vision des choses. Il se font, lui aussi, dans les cycles de Lugué, parfaitement maîtrisés.
Cette route est beaucoup plus pop dans le format de cet album, sans pourtant aller vers la facilité. Certes, "Le Cri des Loups" où il invite la chanteuse Sarah Llorca est plus sucré que la moyenne (on est en droit de préférer la sécheresse réaliste de Fada...), mais dans la plupart des morceaux, il y a un tribut assumé à une couleur rock qui ne se dément pas.
Elle fait bouger les cheveux, pour peu qu'on en soit doté.
On retrouvera également ce plaisir dans le jouissif "Closer" qui met un terme à un album tout à fait plaisant qui s'inscrit dans la démarche appréciable d'un musicien cohérent.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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