C'est un plaisir de retrouver après plusieurs années d'absence le quartet du trop rare Jacques Mahieux, batteur remarquable, compagnon de route de Texier ou de Barthélémy. A fortiori sur le catalogue des amis lillois de Circum, décidément souvent dans les bons coups ces derniers temps et jamais là où on les attend.
Peaux d'âmes est un album très personnel autour des batteurs mythiques, de leur musique ou de l'évocation dans des morceaux écrits par Mahieux lui-même. On a toujours dit pis que pendre des batteurs et de leur prétendue absence de musicalité. En neuf morceaux conçu par un orchestre qui se partage entre respect de la tradition et exploration des voies possibles pour la transcender, Mahieux réalise un travail d'orfèvre. Le résultat est l'une des belles surprises de la fin de l'année 2011 et le premier coup de coeur de janvier...
Le quartet "Family Life" de Mahieux est nommé ainsi du fait de la présence de son fils à la contrebasse. Nicolas Mahieux est également le contrebassiste du Circum Grand Orchestra en compagnie d'Olivier Benoit que l'on retrouve ici à la guitare. on notera également côté nordistes la présence en tant qu'invité de Jérémie Ternoy, membre de Vazytouille et que l'on avait beaucoup apprécié dans l'album Bleu de Grimmonprez. Pour fermer ce quintet, on retrouve la saxophoniste Géraldine Laurent qui remplace Vincent Mascart, le soufflant de Franche Musique, le premier album du quartet en 1999.
La présence de Laurent peut surprendre au milieu de ces musiciens issus d'un jazz plus contemporain que ce qu'elle enregistre à l'accoutumée. Mais le son ouaté de son saxophone (notamment sur le beau "Mirrors" de Joe Chambers), tout comme sa capacité à s'enflammer en un instant au milieu d'une électricité pugnace (le très enlevé "Punt" de Joey Baron avec le rhodes et la guitare) en font la compagne idoine d'Olivier Benoit. On choisira, pour s'en convaincre le très court "45° Angle" où les deux musiciens semblent parler d'une même voix avec une autorité toute Colemanienne, accompagné comme il se doit par les balais tranchants de Jacques Mahieux.
Incroyable Benoit ! Même dans un registre plus classique, sa guitare cherche, cogne, hurle, s'enferme dans des ostinati brûlants et captive tout en même temps. Comme dans le récent Furrow, il traverse l'album comme une comète sans jamais se mettre en avant ou confisquer la parole aux autres. Au contraire il part en éclaireur pour offrir l'écrin idéal à ses comparses. C'est le cas dans "Mank de Monk", après que Nicolas Mahieux lui ait ouvert la voie avec un solo très fluide. Lorsqu'il retrouve son comparse Ternoy au Rhodes, comme dans "Station Debout Pénible" qui est le somment de l'album, il se créé une ligne de tension que vient échauffer Géraldine Laurent, et un dialogue extrêmement riche avec une base rythmique en tungstène.
Mahieux père et fils se trouvent sans se chercher. Ca peut paraître une évidence, mais leur complémentarité est évidente. L'exercice de style du batteur qui consiste à s'imprégner du jeu du batteur qu'il célèbre oblige Nicolas à passer régulièment d'un jeu sec à un ton plus musical avec une souplesse étonnante. Constamment à l'écoute de ses musiciens, le batteur invente, commente, digresse avec un plaisir évident. La musicalité de Jacques Mahieux est cependant de chaque instant et s'exprime en liberté dans le beau "Pee Wee" de Tony Williams... Mais c'est certainement sur "Be Serious" de Robert Wyatt que la liberté du batteur s'illustre avec le plus de force. On est heureux de retrouver sa voix de rocaille posé sur les pizzicati de son fils, comme une revanche ultime de la musicalité de ces batteurs magiciens. Peaux d'âmes est un bien beau voyage au pays des cymbales...

Et une photo qui n'a strictement rien n'à voir...

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