Le vent est l'allié de la saxophoniste Alexandra Grimal.
La nature, d'une manière globale, qui irrigue sa musique du silence de l'Infiniment grand quand il s'agit d'Andromeda jusqu'aux radiations du soleil dardant lorsqu'elle avait réuni son quartet Dragons pour enregistrer Heliopolis. Mais le vent a sa propre existence, sa propre musique. Celle du saxophone, bien sur, l'outil central, mais aussi celle du vent en tant que manifestation propre.
Le vent et son côté insaisissable et pourtant physiquement actif. Son attitude inéluctable et invincible qui s'adapte à tout les terrains et les obstacles, mais en même temps est capable de les déformer et de les façonner. Le vent mutin et terrible. La brise chaude ou glaciale.
En un mot, et pour quiconque est déjà tombé sous le charme de l'univers de la saxophoniste qu'on retrouve également dans l'affolant ONJ d'Olivier Benoit, le vent est une constante définition d'Alexandra, jusque dans ses aspirations voyageuses que rien ne semble arrêter : L'Egypte de son enfance, la Finlande, les Etats-Unis...
L'italien Giovanni di Domenico est lui aussi sous le signe du vent et du voyage ; le pianiste est lui aussi un voyageur qu'on a déjà croisé au Japon avec le saxophoniste Akira Sakata. Leur premier album, sorti sur le label Sans Bruit portait déjà le nom d'un Sirocco, le Ghibli. Ces vents de Sud chaud qui balaient le sable saharien jusqu'au contreforts des Alpes portent plusieurs noms, et Chergui en est un autre.
C'est le présent vent auquel s'attache le duo, dans un double album sorti sur le label Ayler Records et enregistré au Théâtre du Châtelet, ce qui donne à ce disque une chaleur très profonde, qui permet de saisir tous les détails, tous les mouvements, ainsi que toutes les évocations d'un silence omniprésent et fortement évocateur. Ce silence trouve son essence dans "The Köln Concept" (ironie?), sur le second album ou quelques notes caressées par le piano viennent le troubler, à la manière d'une goutte qui vient iriser l'onde.
Il y a dans l'approche naturaliste du duo une grande poésie et une attention de tout instant pas seulement à sa propre musique, mais aussi à son interactions avec les éléments, à l'instar du vent, là encore. Parfois, le duo se scinde, offre des morceaux solistes à chacun d'eux, voire se sépare le double album en deux disques d'influences, comme des pôles attirés qui se complètent plus qu'ils s'opposent. La plupart des morceaux ont beau être signés par le pianiste, il y a clairement une face Grimal (1) et une face Di Domenico (2). La synthèse se fait dans notre imaginaire, dans lequel la musique de chambre des deux compères à laissé de fructueuses graminées.
Ainsi, le premier disque de Chergui s'ouvre sur "Prāna", un solo absolument saisissant d'Alexandra qui consiste en de longues notes tenues et vibrantes, d'apparences fragiles mais qui s'avèrent très vite insubmersibles et profondes. Elle emplit le silence pour mieux l'apprivoiser, le malaxe et le façonne. Et puis vient le piano pour la rejoindre sur "The Window was Camel-less", et le toucher main gauche si caractéristique de Domenico, à la fois lourd et sec ; les deux se trouvent tout de suite, même en semblant partir dans des directions opposées.
Le second album est plus marqué par le pianiste, à commencer par ce remarquable solo "Let Sounds Be Themselves" et sa progression par nappes successives qui s'empare de l'espace sans jamais l'occuper totalement.
Tout au long de Chergui les deux comparses se rejoignent, s'encerclent, se frôlent, mais ne se heurtent jamais, même lorsque le ton monte. Ce sera notamment le cas dans Harmattan (encore un vent...) en toute fin de second album. Le flot qui emporte tout sur son passage, mais il se rassérène soudain. Il ne s'agit pas seulement de calme après la tempête, il s'agit de la masse de silence qui reprendrait peu à peu sa forme originelle.
Prāna, nous en parlions, est un terme de Yoga où il est encore question de souffle, vital cette fois. La sagesse orientale est très présente dans le voyage chambriste de Grimal et di Domenico. C'est le cas notamment de ces six "Koan" qui émaillent l'album et peuvent être envisagés comme une suite, y compris avec Ghibli qui en comptait cinq. Ils s'illustrent par leur approche paradoxalement très marqués par la musique écrite occidentale. Dans le magnifique "Koan n°11" notamment, où le piano vient mettre en abstraites perspectives la rêverie de la saxophoniste, jusqu'à la rendre nébuleuse.
Plus loin, Sur la longue pièce « Diotime et les Lions », écrit par Alexandra Grimal et inspiré du récit de Henry Bauchau, elle perpétuera cette tangente discrète entre Orient et Occident en faisant corps à corps avec elle-même, ferraillant avec le vent qui la submerge mais ne la vainc pas, laissant la place à l'essentiel.
Et l'essentiel, ici comme presque partout ailleurs, c'est la Musique. Belle et intense.
C'est encore à un très beau rendez-vous que nous convie Ayler Records. Peut-être un de ses plus raffiné, qui laisse toute la place aux musiciens pour exprimer leur musique dans toute leur profondeur. On ajoutera enfin que la pochette est agrémentée de très belle photos de la chère Hélène Collon.
Tout est donc réuni pour signer un très grand disque.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

04-Mer-d'huile