Cela fait quinze ans que Christophe Marguet et Yves Rousseau construisent ensemble des disques lumineux et intelligents. Voici quinze ans que dans ces pages ou dans d'autres, mais aussi à la radio, nous célébrons avec attention ces œuvres élégantes, souvent excitantes ou juste joyeusement virtuose ; joyeusement, oui. C'est à dire pas cette virtuosité compassée qui consiste à montrer qu'on est plus véloce ou agile. Non, cette virtuosité qui consiste à jouer léger, expressivement et à livrer une palette de couleurs aux nuances infinies.
Nous sommes, dans ce domaine, certains des capacités du batteur et du contrebassiste. On se souvient de Sarsara et Akasha, deux disques qui représentent sans doute le sommet d'un quartet équilibré, soudé et très expressif.
C'est rare et patiemment construit.
Aussi, l'annonce d'un quintet aussi bicéphale que leur base rythmique avait de quoi tenter. L'alliance des compositions de l'auteur de Poètes, vos papiers et de Résistance Poétique avait de quoi interpeller... Surtout si on y ajoute le toucher de Bruno Ruder, qui avait déjà exalté la poésie de Cummings dans le beau Yes is a Pleasant Country ! Il ne s'agit donc pas de n'importe quel quintet : Spirit Dance est la réunion de cinq musiciens qui n'avaient jamais joué ensemble.
Cinq équilibristes, cinq « funambulo » qui aiment à se jeter dans le vide maintenu par un fil rythmique large et solide, mais jamais épais. Un funambule toujours gracieux et surtout très expressif.
On se pince, bien sur, lorsqu'on écoute la légèreté et l'élan du morceau de Marguet « Le Vent se lève » ou Bruno Ruder au Rhodes et Fabrice Martinez à la trompette entretienne le tourbillon de la pulsation. On se pince aussi à l'idée que les trois musiciens conviés n'ont pas d'état de service en commun tant nous avons l'impression d'assister à une rencontre de famille, très électrique. Le troisième larron, c'est David Chevallier qui a retrouvé l'électricité de sa guitare orange entre deux escapades baroques. Une guitare qu'il réserve donc souvent à Cristal Records où il avait enregistré Standards et avatars, qui va bientôt revenir d'ailleurs.
Mais c'est une autre histoire.
La communauté d'idée qui caractérise ces musiciens est d'évidence. On retrouve à la fois la puissance et la grâce, caractérisé par l'avancée conquérante d'un morceau comme « The Cat » qui sautille de faîtes en faîtes, avec un solo saillant de Chevallier et une mécanique implacable des roulements de batterie et des claquements de la contrebasse. Une force inéluctable, jamais mise en avant, attisée par la trompette toujours lyrique et aérienne de Martinez qui ne commet jamais de mauvais choix.
Cette force parfois anguleuse n'oblitère pas les moments d'émotions, puisqu'il est entendu que la gamme des sensations est infinie et peu même toucher de manière fugace, au milieu d'une pure débauche de groove. Ainsi cette discussion à trois, soudainement intime au milieu de « Fruit Frais », composition de Rousseau, où le piano de Ruder, toujours aussi juste, double les envolées de Martinez tout en ombrant les traits de guitare de Chevallier.
C'est le plaisir de jouer qui réuni ces musiciens. Un plaisir communicatif, qui se traduit par l'implacable groove de « Fragrance », caréné par la contrebasse d'Yves Rousseau. Un morceau qui rappelle que si cette danse est spirituelle, elle sait devenir aussi furieusement organique et terre-à-terre. A l'image finalement de la richesse de la relation entre ses deux leader. Un disque important qui pourrait se résumer en quelques mots : une facette de ce que l'on serait en droit d'appeler un « jazz français de qualité », si cette musique avait supporté les étiquettes.
Heureusement, elle se plaît à s'en affranchir !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

08-Tombelaine