C'est peu de dire que Christophe Monniot est rare ; trop rare. Pour ceux qui comme votre hôte ont eu l'occasion de le voir évoluer au sein de la Campanie des Musiques à Ouïr, c'est même triste de ne pas l'entendre plus souvent. Alors il faut sauter sur toutes les occasions.
Avec Ducret, récemment, en concert comme en disque, c'est sans doute le plus récent. Avec Ozone sur Budapest Music Center dont nous aurons l'occasion de parler dans les semaines qui viennent. Aux côtés de Roberto Negro en Kimono. Avec des comparses entre le Triton des Lilas et la Station Mir il y a maintenant quelques années, et de nouveau au Triton avec un nouveau trio pour ce présent disque.
Son titre, Freestyles, dit tout de son contenu. C'est Free, c'est libre, ça part dans tous les sens. Les saxophones -et singulièrement l'alto, où il excelle- sont perclus d'électronique, de réverb, de boucles plus ou moins bancales, une technique ancienne chez Monniot et qui a forgé une identité. Celle qui est également la sienne avec Ozone, où l'on retrouve Emil Spányi, son alter-ego clavièriste, qui masterise le disque et dont l'ombre plane sur "Free Body's All Right" où Monniot joue également du piano dans un morceau très court, la marque de la plupart des titres de cet album.
Monniot est en feu sur ce Freestyles; Il est tout de tours et de détours, il s'insinue entre ses comparses, ravivent les tensions, se lance dans des tirades qui semblent se cogner en tous sens ("Free Noisy" suant d'écho et se fracassant sur les murs d'effet des autres membres du trio).
Pour l'accompagner, Christophe Monniot s'est attaché les services de deux complices qui évoluent comme lui dans un registre exigeant, d'apparence assez éloigné sur le papier si l'on s'attache aux collaborations respectives. Bruno Chevillon est un contrebassiste puissant, rude, sec ; on l'a retrouvé récemment avec Ducret aussi, mais dans un registre proche de celui-ci, on l'avait entendu avec Humair et Malaby. Sa collaboration avec Monniot est ancienne : il est de la bande des Sept Variations autour de Lennie Tristano, disque fondateur chez moi.
Quant au batteur, l'alliance de Monniot avec Franck Vaillant est naturelle ; il y a une communauté entre les deux. Une folie qui explose à peine "Free Funky" à commencé. Le batteur part en tout sens, et le saxophoniste le suit, Chevillon a un rôle de stabilisateur. Il "tient la ligne" tout en se permettant parfois quelques coups de semonce qui redistribue les cartes ("Free Hymn"). Chevillon et Vaillant eux aussi sont perclus d'effets, ce qui propulse le trio dans une grande étrangeté qui interroge le jazz jusque dans ses origines. Le fabuleux "Free Thing - Mackie Messer" de Kurt Weil, que le trio prépare avec une méticulosité qui n'est pas effacé par l'urgence du trio.
Cet attelage s'avère extrêmement efficace malgré une impression de partir en tout sens. C'est ce que note l'ami Nicolas dans sa chronique pour Citizen Jazz, et l'on ne peu qu'abonder. Comme il le note aussi, ce n'est qu'un sentiment, et c'est le "Free Man - Lonely Woman" qui le prouve. Le thème, magnifique, semble provenir des entrailes de la batterie, ou plutôt de ses fantômes dédoublés. Monniot le porte comme d'autres portent des flambeaux.
Belle rencontre, sous le signe de l'imprévision. 

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