20 mai 2012

Polymorphie - Voix

Voilà plusieurs mois que nous n'avions pas parlé en ces lignes du bouillant collectif lyonnais le Grolektif, dont le paquebot amiral Bigre! devrait bientôt faire reparler de lui dans un nouvel et réjouissant album qu'on attend avec impatience.
Comme dans beaucoup de jeunes collectif à travers l'hexagone, les projets sont multiples et disparates et embrassent plusieurs styles avec bonheur et fougue sans se soucier des cases, mais bien de la cohérence globale. C'est tout l'intérêt de musiciens comme Romain Dugelay ou Clément Edouard qui fut membre de Bigre! avant de se concentrer sur ses beaux projets comme Irène pour le label Carton, dont l'atmosphère de Polymorphie n'est pas éloigné.
Dugelay est lui toujours dans Bigre!. On l'avait aimé également dans RYR, et on le découvre ici dans Polymorphie, un groupe qui a toujours tangenté l'existence du collectif avec des effectifs changeant. On retrouve ici un septet avec un propos très contemporain, et des compositions ouvertes et nerveuses, toutes signées Dugelay. On retrouve également, pour ce disque intitulé Voix, le timbre acidulé de Marine Pellegrini, chanteuse de N'Relax, que nous avions déjà évoqué à l'occasion d'un disque commun avec Bigre!. On retrouve d'ailleurs l'univers de la chanteuse dans le morceau inaugural "Le Berger", rempli de Merveilleux et avide d'épithète qui pose l'atmosphère générale de l'album.
On appréciera notamment sa prestation sur la "Suite NC", où avec ses comparses, elle rend hommage à des textes de Nick Cave, et notamment un fantastique "Happy Birthday". Sa fausse candeur enfantine, celles des contes, transforme peu à peu l'atmosphère très entropique de l'orchestre en une fable à l'étincellante noirceur où les abstractions électroniques d'Edouard font miracles. Il faut notamment entendre le travail d'abstraction sur "Mercy Seat", dernier texte de la suite.
Le groupe, qui a bien choisi son nom, semble pouvoir embrasser plusieurs ambiances, plusieurs couleurs... Mais c'est dans cette sécheresse de ton, qui n'empèche en rien la multitude d'images qu'il semble s'épanouir idéalement. La fausse austérité du propos permet d'axer avant tout sur le mouvement et l'énergie, absolument omniprésente.
Son énergie, comme sa rudesse, Polymorphie va la chercher dans des inflexions électriques appartenant au métal, une esthétique peu éloigné de groupes comme Lunatic Toys et qui tangente la jeune génération des improvisateurs depuis quelques années... La présence de Clément Edouard n'y est certainement pas étrangère, mais c'est cependant la guitare baryton de Damien Cluzel, également membre du trio purement hardcore Kouma avec Dugelay et le batteur Léo Dumont, qui forge cette esthétique. L'absence de basse, remplacée par la guitare baryton donne une fluidité, une agilité qui précipite le groupe dans une musique écorchée vive, acide, qui met en valeur la force omniprésente des cuivres et la puissance du batteur. Le meilleur exemple réside sans nul doute dans "Cell", le meilleur morceau de l'album, où à l'ostinato nerveux du guitariste répond un jeu de timbre complexes où l'on retrouve la force de frappe des soufflants de Bigre!, les trompettistes Félicien Bouchot et Lucas Garnier en tête. Très compact, le septet trouve avec cette formule une parfaite une grande efficacité et une liberté de ton qui font les réussites.
Un très bon disque.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

21-Cathédrale

 

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17 mai 2012

Benoit Delbecq - Crescendo in Duke

La grande force du Label Nato, c'est sa diversité. Cette façon de faire exactement le disque désiré au moment adéquat, sans se préoccuper d'une continuité dans le style.
C'est sans doute ce qui fait sa couleur et sa cohérence générale, pouvoir passer du Hip-Hop de Ill Chemistry au trio improvisé de Tony Hymas et les frères Bates sans qu'on n'y trouve de faute de goût. C'est cette façon de prendre la musique à bras le corps sans se préoccuper des étiquettes, juste des fidélités et du plaisir de la musique. C'est dans ce contexte que parait Crescendo in Duke, le nouvel album du pianiste Benoit Delbecq, l'homme de Kartet et des expériences formidables comme le magnifique Circles & Calligrams, le pianiste proche du M-Base qui ne cesse de nous étonner...
Un album comme les aime Jean Rochard, le producteur de nato : à Cheval entre l'hexagone et Minneapolis, la ville de Prince qui regorge de tant de musiciens remarquables, comme un vivier intarissable. Un album hommage qui ne fait pas dans le plan-plan ou le mouchoir-à-l'oeil, mais qui investigue et modernise, qui interprète et souligne. C'est sa grande réussite, illustré magnifiquement par les dessins de pochette, autre marque habituelle du label.
Rendre hommage au Duke est certainement l'un des exercice les plus casse-gueule qui soit. Que créer sur Ellington qu'il n'a lui même joué ? Que dire de nouveau sur le talent ourlé d'un compositeur qui restera forcément dans l'histoire globale de la Musique pour la simple raison qu'il y est déjà ? C'était toute la gageure de Delbecq ; comme Airs de Jeux le fit en son temps chez nato avec Satie, Crescendo in Duke réussit parfaitement (on peut l'écouter sur Spotify), en choisissant de lieux d'enregistrement, deux orchestres, deux atmosphères qui se complète : Meudon avec un sextet d'improvisateurs remarquables et Minneapolis avec une muraille d'efficacité et de groove...
Il n'y a pour s'en convaincre qu'à écouter "Portrait Of Wellman Braud", enregistré à Minneapolis avec des habitués de Prince : les soufflants pleins de Funk de The Hornheads et l'un de ses batteurs, Michael Bland. Ce morceau issu de la New Orleans Suite est plein de surprises et de recoins, de trouvailles et de dentelles sans qu'on y perde en puissance et en vigueur. Delbecq n'y fait aucune concession, les altérations de son piano préparé s'harmonisent parfaitement avec le groove omniprésent de ses comparses... Bland est un batteur habitué de nato, puisqu'il participait au disque Minneapolis de Portal ; sa complicité avec le formidable bassiste Yohannes Tona et la synergie du trio y fait merveille.
Le ton de Meudon est plus élastique, rend moins hommage au mouvement de la musique d'Ellington qu'à son absolu rafinnement, et aussi à sa grande modernité. Delbecq s'y est entouré de musiciens fantastiques comme Tony Malaby ou Tony Coe, mais aussi des comparses de longue date en trio, le havrais -et trop rare- Jean-Jacques Avenel et le batteur et électronicien allemand anglais (du Sussex) Steve Argüelles, ancien du trio Ivoire de Hans Lüdemann. Il faut entendre -entre autre- "Goutelas Suite" et son introduction de "Fanfare" cabossée et la clarinette de Coe sur "Goutelas" qui est le sommet de l'album. on y découvre également un formidable Antonin Tri-Hoang à la clarinette basse ; le jeune soliste de l'ONJ est vraiment l'un des musiciens les plus intéressant du moment. On le découvrira également sur "Diminuendo & Crescendo in Blue", l'un des rares morceaux ultra-connu d'Ellington choisi par Delbecq, qui a fait le choix de ne pas tomber dans l'écueil du morceau connu de tous, ce qui lui donne plus de Liberté.
Ce qui est intéressant, avec de tels musiciens, c'est que dans l'approche très libre de la musique universelle d'Ellington, on retrouve, notamment dans "Whirpool" des rhizomes de la Nouvelle-Orléans, du jazz des origines qui semble renaître de ce terreau nouveau. C'est aussi ça qui fait de Crescendo in Duke un album majeur qui consacre deux pianistes : Delbecq et celui à qui est rendu hommage, et de quel manière dans le "Fontainebleau Forest" final, en piano solo...
indispensable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

08-Garance

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Humanophone

Samedi, de retour du domicile maternel perdu dans les sables réactionnaires de la Vendée où il fait toujours vaguement beau, je me suis précipité au concert donné au 106, la belle SMAC rouennaise -qui fait bien son boulot de diversité culturelle, ce qui est rare dans ce genre d'établissement- pour applaudir mes amis des Vibrants Défricheurs qui avait convoqués d'autres amis, le Surnatural Orchestra, dans un projet dont je ne savais rien... Hormis qu'on y trouverait Bernard Lubat.
On en reparlera sans doute plus longuement dans Citizen Jazz, mais j'ai vraiment été bluffé. D'abord par la maturité de plus en plus affirmé par les musiciens rouennais, mais aussi cet acte de liberté qui suintait de chaque note, de chaque décision, de chaque élan commun. Ca fait des années qu'on sait que la connivence avec les musiciens géniaux du Surnatural est une réjouissante nouvelle... Il tardait de la voir ici en action.
L'Humanophone est un jeu de loi sous le contrôle du Soundpainting. Un jeu tout court en fait. Avec des règles créées dans l'unique but de les transgresser. Au delà de la liberté d'improvisateurs offert à la trentaine de musiciens et de l'émulation qui en découle, on a pu voir un spectacle maitrisé, plein de surprises, et qui assume à fond la convergence des propos artistiques.

Le reste est à venir... Mais en photo, ça donnait !

10-Humanophone

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16 mai 2012

If Duo - Songs Volume 2

Nouvelle production du label Abalone du cher Régis Huby, le duo entre le pianiste Bruno Angelini et le trompettiste Giovanni Falzone n'est pas une formation inconnue, puisqu'on avait pu entendre ce If Duo il y a quelques années pour un volume 1 qui regroupait alors des compositions du trompettiste italien.
Ce volume 2, même s'il reste dans la continuité des "chansons", ne se constitue que de compositions du pianiste. On découvre un musique plus cinématique, plus consistante. Elle sort de la ritournelle qui marquait le premier volume pour s'orienter vers une esthétique du récit. Ainsi "A place - Zen" trouve dans l'économie de notes du pianiste, l'occasion pour le son plein du trompettiste de décrire un paysage en constant changement ; les morceaux, plus longs que le volume 1, offrent plus d'espace onirique. C'est définitivement le biotope de ces deux improvisateurs.
Falzone, avec Bearzatti, Gargano, Mirabassi ou Lenoci fait partie de cette nouvelle génération d'improvisateurs italiens qui aiment à se frotter aux à ses confrères hexagonaux. C'est souvent Bruno Angelini qui est appelé dans ces rencontres. Le pianiste est un habitué de ces collaborations, principalement avec le contrebassiste Mauro Gargano, avec qui il partage à la fois le quartet de Christophe Marguet, Résistance poétique et un magnifique trio paru chez Sans Bruit que nous avions beaucoup aimé par ici.
Angelini est un musicien que beaucoup ont découvert au début de ce siècle dans les productions luxueuses du label Sketch. Notamment dans un magnifique "Empreintes", en trio avec Del Fra et Onoe. Le pianiste, dont le jeu très percussif et grandement reconnaissable sait également se parer d'une grande douceur habite -et compose- des atmosphères colorées. Elles font ici tout l'intérêt de l'album, le morceau "Déontologie Blues" en tête. C'est dans le Giovanni Falzone European Ensemble que les deux musiciens se sont rencontré, et les univers a priori assez différents se sont imbriqués, se reconnaissant dans leur goût mutuel pour les mélodies simples et pleines de spleen.
Falzone est un improvisateur imprévisible, qui semble pouvoir changer de ton et de timbre à mesure qu'Angelini définit ses toiles de fond. Il change, mais garde ce son crayeux très caractéristique. Il sait se faire simple et lyrique dans un morceau comme "L'indispensable Liberté" ou inventif et truculent dans le très beau "La vie est un mensonge". Mais c'est dans le gourmand "Il fanfarone" au mitan de l'album que la synergie entre les deux musiciens est à son meilleur et se pare de beaucoup d'humour.
Un disque très réussi.

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19-Errance-Sablaise

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05 mai 2012

Sylvaine Hélary Trio et Choinier/Guidou au 3 Pièces

Première soirée depuis longtemps hier au Trois Pièces, le bar rouennais où les concerts sont aussi bon que le bière est fraiche, avec mes amis des Vibrants Défricheurs, tous frais auréolés avec Papanosh d'une double récompense par la presse spécialisée de deux distinctions. Une chez Jazzmag et la plus importante, bien entendu, avec l'ELU Citizen Jazz.
Il ne s'agissait pas du quintet, ce soir, mais de deux concerts délectables pour cette soirée vibrante que j'attendais avec impatience. La première partie réunit l'excellent batteur de Oui Monsieur Johan Guidou et le guitariste de Kumquat et de Syntax Error Sylvain Choinier pour un Duo improvisé. La seconde partie était dédiée au trio de Sylvaine Hélary, lui même salué il y a quelques mois par un ELU Citizen Jazz enthousiaste. Sylvaine était déjà venu à Rouen Il y a quelques années, et c'est toujours un plaisir de retrouver cette flûtiste -également chanteuse- qui fait également partie de la famille du Surnatural Orchestra.
La première partie est excellente. Il y a beaucoup d'attention de part et d'autre et chacun utilise son instrument aux limites, sans cependant verser dans le bruitisme. C'est la première fois que je voyais Guidou sur scène, et je découvre un batteur sensible, très efficace et plein d'humour qui tresse autour de la guitare des paysages remplis de détails. De son côté, Choinier est toujours aussi sec et direct ; sa guitare est un objet transitionnel, qui se transforme au gré des objet quelle accueille ou parle au téléphone pour raconter un blues lointain.
Quant au Sylvaine Hélary Trio, il tient les promesses entrevues dans l'album. La paire constituée de Emmanuel Scarpa et d'Antonin Rayon (on les avait aimé dans Umlaut et Scarpa chez Radiation 10 !) est tout aussi tonitruante. Aux différents claviers, Antonin Rayon visite des basses énormes, sculpte l'énergie du batteur et semble en constant mouvement. Scarpa a un jeu âpre et inventif, plein de groove. Au milieu de cette trame, Sylvaine se promène, aiguillone la rythmique avec ses traits de flûte ou ses textes rageurs.
Une très belle soirée...

02-Scarpa

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04 mai 2012

Albert Ayler - Stockholm, Berlin 1966

La carrière du saxophoniste Albert Ayler fut si brève et fulgurante, à l'image de son jeu tonitruant, que chaque nouvel enregistrement est un événement, un moment suspendu, une pièce historique. Les amateurs connaissent tout de son histoire, jusqu'à ce concert cathartique de l'été 70 à St Paul de Vence qui se doit d'être dans toutes les discothèques respectables.

Il ne s'agit pas là de faire l'énième analyse du jeu d'Ayler, son rapport à la musique et sa propension à être aussi entier que le son plein, gargantuesque, de son ténor. Il serait inutile également de revenir sur son parcours, cette volonté qu'il a toujours eu de faire converger -en avance sur tous et de manière incomprise- le Free-Jazz le plus radical et la musique populaire par le biais le plus direct : le mélange sans apprêt. Il s'agit avant tout de se réjouir de la sortie d'un double concert sur le label Hat-Hut, toujour à la pointe de cette musique.
Certes, Stockholm, Berlin 1966 ne nous fait pas découvrir une nouvelle facette d'Ayler ni ne révolutionne le genre. On avait déjà eu l'occasion d'entendre sur le label Suisse un « Lörrach, Paris 1966 » qui présentait le quintet d'Ayler avec plus ou moins la même playlist.
Ici, Hat-Hut nous fait juste partager deux concerts méconnus de la célèbre tournée européenne de 1966, qui circulait plus ou moins en bootleg. La version est cependant remasterisée, rendant notamment justice au violon du néerlandais Michel Samson et surtout à la batterie de Beaver Harris. C'est heureux pour ce dernier sur le morceau « Omega (is the Alpha) » enregistré à Stockholm, où il explose littéralement sous les coups de boutoir du saxophoniste et de son frère Donald à la trompette.
Malgré l'orchestre et les morceaux quasiment identiques, ces deux concerts, captés à une semaine de différence offre une atmosphère différente. Bien sur, on retrouve les marches et les airs populaires avortés qui s'accrochent dans le flot heurté de notes et d'idées charrié par le quintet, mais on découvre un concert suédois plus apaisé, où Albert Ayler apparaît lyrique et lumineux, comme dans le beau « Our Prayer - Bells » où Michael Samson se fait bâtisseur. A ses côtés, le contrebassiste William Follwell, développe un jeu, très contemporain qui donne une couleur différente à l'ensemble, lézardant à lui seul les factices frontières du jazz, au sens strict.
Le concert de Berlin est quant à lui plus frontal, débordant d'énergie. Le morceau inaugural, « Truth Is Marching In », plus court que l'autre concert, est l'occasion de mesurer la puissance collective du quintet et cette capacité à le transmuter en une large fanfare inexorable (« Our Prayer – Truth Is Marching In » également). Cette captation se termine dans un morceau absolument fantastique, « Ghosts-Bells », qui donne envie de réécouter toute la discographie du grand ténor. Tout commence par jeu de chat et de souris entre les soufflants et le violon, avant que les frères Ayler semblent partir dans une autre direction. Un schéma qui se répétera sur toutes les variations avant que les cordes de la basse viennent se mêler à la chose et ne s'enferrent dans un flot grossissant, jusqu'à exploser sous d'autres formes plus heurtées...
Un indispensable pour quiconque place Ayler dans son cœur. Ou ses tripes, c'est selon.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

152-Yllästunturi-2

 

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27 avril 2012

Lunatic Toys - Briciola

Après une rencontre au sein des grenoblois du Grolektif où ils avaient sorti Tô (ici chroniqué par ma camarade Diane Gastellu), leur premier album, les trois musicien de l'énergique trio Lunatic Toys nous propose sur le très prolixe label Carton un nouvel album, Briciola. Ce nouvelle sortie, album à part entière avec un très beau graphisme de pochette, s'inscrit dans une certaine continuité tout en étant plus libre, plus noir et pour tout dire, beaucoup plus abouti.
Je n'avais pas chroniqué Tô, car je trouvais qu'il y manquait une consistance. Qu'il était par trop atmosphérique... Avec ce Briciola moins serein, mais plus sombre et plus cru, il est certain que la voie est trouvée, avec plus de puissance et plus de corps ; plus de plaisir aussi.
Au sein de ce trio libertaire, sorte de power trio sans guitare qui ne se lasse jamais de visiter une musique libre et sans étiquette, Lunatic Toys pioche autant dans le rock que dans le métal et la musique électronique. On reconnaitra très vite une affinité élective avec des groupes amis. Des influences communes à la nouvelle génération des improvisateurs comme Q, avec qui le trio partage indubitablement un goût commun pour Terje Rypdal et ses plages monochromes griffées d'électricité, comme dans « Neck ». on pensera également à Contrabande (deux productions de chez Rude Awakening) et surtout, bien sur, Irène.
C'est dans ce sextet made in Carton que l'on retrouve Clément Edouard. Toujours dans un style très influencé par le Métal, on le retrouve également dans Polymorphe, le nouvel orchestre de Romain Dugelay dont nous reparlerons dans quelques semaines.
Le saxophoniste des Lunatics tient, dans Irène, le rôle de l'expérimentateur électronique, laissé ici à Alice Perret, divine surprise de cet album. Avec ses claviers brûlants et ses compositions très sombre, la clavièriste déjà croisée au sein de Bigre !, donne souvent la direction au trio, avec une assurance et une vraie puissance qui trouve de la poésie dans un univers bruitiste, très créatif et en constant mouvement (notamment le très lo-fi « All in » composé par Clément Edouard) . Ainsi, dans « Silence Radio » qui est certainement l'un des meilleurs morceaux de l'album, l'ouverture métallique et acide du clavier qui évoque presque un riff acrimonieux de guitare vient se heurter à une levée de batterie corrosive, elle-même bousculée par le son rauque et explosif de l'alto d'Edouard. Il y a une vraie synergie entre ces trois-là, une émulation qui cherche la puissance sans pour autant céder à la facilité. Bien sur, dans « Gougoutte » qui ouvre l'album, on commence par un coup de poing qui évoquera subrepticement Panzerballet dans ce côté inexorable, mais les sons vintage des claviers de Perret transporte une autre atmosphère. Celle de ces fameux jouets, aliénés aux rythmes qui ont donné le nom au groupe. Des rythmes assuré par l'impeccable batteur Jean Joly, véritable pivot de Lunatic Toys
Au fur et à mesure que le morceau progresse, on perçoit les interstices, les plages faussement tranquilles, les influences pop, notamment dans la simplicité mélodique d'un morceau électro-sensible comme « Airport ». Simplicité pop qui n'est souvent qu'un leurre qui sert avant tout à mettre en relief une complexité revendiquée dans le chaos. Même dans les morceaux plus virulents comme « B&B&B » où Joly s'engouffre dans des polyrythmies venimeuses bardées d'électricité qui évoque à petites touches l'électro de Add N to [X], il y a des souffles, des moments plus colorés qui mettent encore plus en lumière la part sombre des Lunatics Toys, extrêmement créative. Elle traverse l'album de part en part et l'illumine.
Briciola, en italien, veut dire miette. Des petits résidus, sans doute, qui affrontent le sol quand on s'attaque à la masse sonore.
De ces miettes là, Lunatic Toys a fait un album très cohérent et vraiment réussi...

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26-Forfait-évasion

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22 avril 2012

Petite Vengeance - Mon Amérique à toi

La naissance d'un label est toujours un évènement, qui fait reculer l'idée préconçue de la raréfaction de l'offre musicale vu du seul prisme de l'industrie. Quand il s'agit de plus de mes amis des Vibrants Défricheurs, c'est un double plaisir, car depuis le temps que le collectif rouennais dont je parle ici depuis les débuts faisait parler de lui, il convenait d'avoir l'occasion de les entendre partout.
C'est désormais chose faite.
Parmi les trois sorties à l'heure actuelle, nous avons déjà parler de Syntax Error et nous parlerons bientôt de Papanosh... Mais attardons nous quelques instant sur Petite Vengeance, duo foutraque de deux amis d'enfance, plein de rebondissements et d'influences entremêlées, de blagues potaches et d'énergie. Lorsque le saxophoniste Raphaël Quenehen et le batteur Jérémie Piazza ont étrenné ce duo en 2007, j'avais fait un petit billet pour en signaler l'existence ; de festivals en voyages scandinaves, de progrès fulgurants en rencontres durables la musique a évolué, jusqu'à devenir "Mon Amérique à toi", superbe objet dont le graphisme est assuré par Paatrice Marchand et Lison De Rider, membres du collectif et graphistes très inventifs.
Mon Amérique à toi est un voyage fantasmé dans une Amérique qui n'existe pas et n'a jamais existé, à part peut être dans les télés de notre enfance, bardé de voix off et de d'interludes amusants. Est-ce l'Amérique d'ailleurs ? Peu importe, c'est avant tout l'occasion de recycler et de transcender les influences, du "Thousand Miles Behind" de Dylan inaugural, transformé en hymne western un peu kitsh au fantastique travestissement du "Lonely Woman" d'Ornette Coleman en blue grass traînant dans le marigot en compagnie d'une cornemuse... Ce morceau, au coeur de l'album est certainement le symbole de la synergie des deux musiciens et c'est avec bonheur que l'on voit percer de cet étrange alliage une énergie folle. Comme la pochette, le disque de Petite Vengeance est un collage singulier et inventif qui trouve sa cohérence dans la multitude et l'apparent bricolage. Un bricolage qui s'avère très construit, pour peu qu'on s'y attarde.
Petite Vengeance puise à toutes les influences des deux musiciens, comme une synthèse. Ainsi, on trouve de l'improvisation pure roulant en vague su "O Gondolier" qui est un morceau cher aux deux musiciens. Ce gondolier est très proche de l'univers musical actuel de Quenehen et rappel le jeu tranchant qu'il développe avec Kumquat. De même, un morceau comme "Ambee Dagets" rappellera aux amateurs du label Carton ce rock fougueux et libre dans lequel Piazza nage avec bonheur...
C'est Jérémie Piazza qui est l'excellente surprise de cet album. Ceux qui l'ont déjà vu jouer ne s'étonneront pas de le voir jouer de la guitare tout en battant, et l'on est heureux de voir éclater la subtilité de son lourd drumming sur un enregistrement qui le fait briller. On appréciera surtout les moments ou il joue de cordes électriques sur sa batterie, ce qui ne manque pas d'acidifier le propos, comme sur le potache "FAJ".
C'est la fin de l'album qui révèle cependant ses plus beaux secrets. On notera d'abord la participation amicale de Laurent Dehors, qu'on est heureux de voir avec les jeunes rouennais sur "Colchique". Quant à "Forro Da Rouen", c'est de loin le meilleur morceau de l'album. Composé par Quenehen, il représente ce dont est capable le saxophoniste quand il est à son meilleur niveau.
Mon Amérique à toi est un disque attachant. Beau cadeau de bienvenue par un très beau label.

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01 avril 2012

Joëlle Léandre & Sylvain Rifflet sur Citizen Jazz

Comme souvent, j'ai pas mal de retard pour vous signaler les articles en retard que j'écris pour Citizen Jazz. Vous aurez remarqué que j'ai été plus qu'absent au mois de mars. De celà, nous reparlerons cette semaine, mais je tenais à vous faire part avant toutes choses de deux disques que je considère comme très importants et qui méritent qu'on s'y arrêtent.
Le premier concerne encore une fois Joëlle Léandre. L'une des musiciennes les plus marquante de notre époque n'avait jamais signé un disque chez Budapest Music Center... Chose faite en duo avec un autre monstre sacré, le pianiste György Szabados depuis décédé. "La force de la musique de Szabados est sa faculté d’utiliser toutes les ressources de son instrument, du martèlement rythmique qui semble tourbillonner autour de la contrebasse à la petite phrase légère s’échappant du maelström des marteaux, des archets et des cordes. A ses côtés, Léandre joue d’un archet bâtisseur à la fois urgent et solide, qui visite les abysses les plus profonds…" La suite sur Citizen Jazz...
Le second est l'un des grands choc de ce début d'année qui s'annonce faste (voir le Stabat Akish chroniqué hier !). On aimait Sylvain Rifflet dans Rocking Chair. On l'adore dans ce Beaux-Arts ambitieux où il excelle... "Beaux-Arts est un musée hétéroclite et cohérent qui se joue des formes, des volumes et des couleurs. Rifflet travaille sa musique comme le plasticien malaxe la matière dans son atelier. Les titres sont un jeu de piste passionnant à travers son imaginaire." La suite sur Citizen Jazz...

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24-Garance

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31 mars 2012

Stabat Akish - Nébulos

Après un premier album sorti sur le prestigieux label Tzadik de John Zorn, on est heureux de retrouver les six musiciens toulousains de Stabat Akish dans un nouveau disque, désormais autoproduit. Nébulos, le nouvel opus n'est pour l'instant disponible qu'en vinyl et en téléchargement MP3, mais on annonce pour Mai une sortie en format CD sur le label italien AltrOck ; quoiqu'il en soit, et quelque soit le support, il est important d'évoquer bien vite ce magnifique album. On retrouve dans Nébulos la verve iconoclaste du contrebassiste Maxime Delporte, auteur de tout les morceaux et leader de cette formation qui n'aime rien mieux que de naviguer au gré des envies, des recherche d'intensité et d'une bonne dose d'humour dans une mer agitée à vous rendre malade n'importe quel entomologiste des étiquettes musicales.
C'est le morceau « Nébulos » qui ouvre l'album et qui capte aussitôt une urgence, une excitation. Entre les claviers martelés, de Rémi Leclerc et le vibraphone de Guillaume Amiel, on découvre un Delporte incroyablement sec et nerveux, qui attise la fébrilité de ses comparses. On l'avait vu être le liant et maitriser la masse orchestrale dans le premier album. Le voici boutefeu, sans que la cohésion de l'orchestre s'en trouve modifiée. Au contraire, il galvanise l'unité des musiciens, entre la puissance rythmique de son entente avec le batteur Stéphane Grateau et la présence de deux soufflants paroxystiques, l'excellent Marc Maffiolo et son tonitruant sax basse (et ténor) et Ferdinand Doumerc, par ailleurs illustre membre de Pulcinella, qui lui aussi peuple la grande famille des saxes (sopranino, alto, tenor, baryton !).
Très écrite, toujours construite en une multitudes de petites saynètes qui s'entrechoquent au sein d'un même morceaux, la musique très zappaïenne de Stabat Akish se féconde au contact de ce groove impatient. Lorsque le moog vient paraphraser la basse où que les marimbas viennent sonner la fuite vers une autre atmosphère, le sextet suit ce train d'enfer sans jamais perdre en intensité. Au fil des morceaux, on découvre les influences évidentes : Mingus dans cette recherche méticuleuse de la parole collective, ou encore Laurent Dehors dans cette capacité à mettre les brisures en cohérences. Mais on songe à Zorn bien souvent, notamment dans cette recherche de mélange d'images et de son qui fait songer à un Deadly Weapons sous amphétamines...
Au fur et à mesure de l'album, on découvre une thématique cinématique parmi les influences. Lalo Schiffrin, notamment dans le remarquable « Le Chiffre » qui clôt l'album dans une atmosphère de film d'espionnage des années 70 digne de Pakula. Pour ce morceau, Stabat Akish se mue en un petit big-band avec l'invitation du tromboniste Olivier Sabatier et du trompettiste Nicolas Gardel.
Parmi les autres influences, on retrouve, dans un morceau plus mélodique comme « Un peuplier un peu plié », les univers oniriques et enfantins de François de Roubaix, notamment grâce à la grande complémentarité des claviers.
Avec de telles influences, on pourrait retrouver par petite touche, une atmosphère déjà rencontrée dans le Sacre du Tympan. On y songe, bien sur, mais le jeu de timbres très particulier de Stabat Akish, tout comme son approche moins pop de cette musique chaleureuse donne un Nébulos une couleur beaucoup plus pétillante... Et qui cherche moins le « vintage » qu'un espace musical infini pour s'ébrouer avec vigueur.
Dans son premier album, Stabat Akish avait déjà mêlé avec bonheur les voix et la musique. Ici, Delporte en a même fait le pivot de son album avec deux morceaux « Troïde » et « Sprouts ». Il s'agit de morceaux construits à la manière d'un suite qui raconte une histoire de conspiration à base de toxine botulique. C'est la comédienne Sarah Roussel qui a écrit cette histoire singulière qui convoque l'imagerie des séries Z des années 70 et l'humour décalé qui s'y rapporte. Les musiciens l'accompagnent dans un groove électrique impeccable qui fait songer immanquablement aux musiques accompagnant les films italiens dits « giallo ».
On regrettera qu'à cause du format contraignant du vinyl, les deux morceaux aient du être intervertis, même si cela donne un côté un peu plus loufoque à l'ensemble. Gageons que lors de la sortie prochaine du CD -qui reste le format qui offre le plus de liberté, que ce soit dit-, les morceaux seront remis dans le bon ordre !
Nébulos est un disque jouissif et joyeux dont on peine à quitter l'écoute tant il y a de fausses pistes et d'idées fugaces, de recoins et de direction. Le tout est joué avec un plaisir évident que l'on ne peut que partager.
Nébulos est un indispensable... Un de plus dans ce feu d'artifice de ce début d'année !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

16-Veules

 

Posté par Franpi à 15:34 - - Commentaires [5] - Rétroliens [0]
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