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Sun Ship

Franpi, photographe et chroniqueur musical de Rouen, aime la photo, les concerts, les photos de concerts, la bière, les photos de bière, le Nord, les photos du nord, Frank Zappa et les photos de Frank Zappa, ah, non, il est mort.
Prescripteur tyrannique et de mauvaise foi, chroniqueur musical des confins.
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12 décembre 2025

Les Meilleurs disques 2025

C'est désormais la tradition, et la date du 12 décembre à 12h12 s'est désormais imposée : voici donc les 10 disques qui m'ont le plus marquée en 2024, ainsi que quelques accessits habituels. Ca fait suite à la non moins traditionnelle liste de 25 disques "de l'année" qui la précède -et en toute logique, les 10 en font partie-

L'année 2025 est étrange dans la parution de disques. Un début d'année assez moyen, pour une fin d'année ahurissante. Pour la première fois depuis longtemps, le choix de dix disques a été un crêve-coeur tant de nombreux disques m'ont accompagné cette année. Se réfugier dans les disques et les concerts aura été une bonne médecine contre ce monde qui n'a que très rarement aussi désespérant.

 

The Young Mothers – Better if You Let it

Grand, Nebbia, Sánchez, Mendelhall, Fernández – Altered Visions/ Nebbia, Crispell, Mok - A Reflection Distorts Over Water/ Darrifourcq, Nebbia, Almeida - Darrifourcq, Nebbia, Almeida (Camila Nebbia, artiste de l'année)

Jon Irabagon – Server Farms

Cosmic Ears – Traces

Mary Halvorson – About Ghosts

Ellinoa – Mejiro

Wadada Leo Smith, Jako Bro, Marcus Gilmore - Murasaki

Rinaudo, Quenehen, Winsé - Spin & Spells

Kalia Vandever – Another View

Hilarious Disasters – Unnatural Roots

Meilleure Reissue de l'année : Anthony Braxton - Quartet [England] 1985

Concert de l'année : Mejiro - Ellinoa à Tours (Petit Faucheux)

 

20 octobre 2025

Naïssam Jalal - Souffles

Deux ans après Healing Rituals, la flûtiste Naïssam Jalal continuent à explorer les attributs curatifs du son et son effet sur les corps et les esprits, travaillant une musique essentiellement spirituelle mais dans son aspect concret, physique et concrètement charnelle.
Autant le dire immédiatement, Souffles, le nouvel album de Naïssam est une épiphanie. D'abord parce qu'elle seule sans doute sait fait parler sa flûte comme certains chamans savent le faire d'un bâton de pluie, mais qu'elle n'en retire aucun message new-age complètement grotesque.
La musique est. Elle est là, elle agit. Elle n'a pas besoin d'être surnaturelle. A l'époque de Coltrane ou de Sanders on appelait ça du Spiritual Jazz ; Souffles est de la même veine. Il suffit d'entendre son duo avec Archie Shepp, profond jusqu'au larmes, la flûte servant de média pour passer du blues au chant, un espèce de psalmodie de la nuit des temps, qui vient titiller le cerveau, et ce que certains appellent l'âme.
Souffles est un album de duos. Naïssam Jalal va à la rencontre des musiciens qu'elle invite, discutent avec eux d'un ailleurs, un ailleurs où leurs deux imaginaires convergent. Il y a quelque chose de cosmique avec Thomas de Pourquery, quelque chose de doux, sans clinquant mais avec un sentiment chaleureux. Le growl de la flûtiste est un langage à fleur de peau, qui convoque justement la spiritualité des choses.
Il y a huit souffles, ils sont numérotés. Ce sont des compositions instantanées, elle sont souvent lumineuses, et la numérotation laisse entendre que ce n'est qu'une partie d'un travail plus large, qui pourrait être documenté et recommencer, qui pourrait comporter davantage d'invité, au-delà de Louis Sclavis et son vertige des profondeurs, où de Robinson Khoury, l'une des plus belles rencontre, eux deux qui vont souvent chercher une esthétique commune.
Et que flûte et trombone, ça reste un cocktail du tonnerre.
Cette communauté de soufflants, cette congrégation du souffle-médecin à laquelle on se livre corps et âme le temps d'un court album, il n'est pas beau uniquement parce que les improvisateurs sont excellents et que le terrain de jeu est luxuriant. Comme souvent, on constate que le preneur de son, en l'occurrence l'excellent Maïkol Seminatore, sait aussi capter l'essentiel : le souffle qu'on reprend en dehors de l'embouchure, le cliquetis du métal, tout ce qui habille le message et lui donne corps. C'est largement ce qui fait la magie de ce Souffles, qui donne à l'introspection des musiciens une dimension physique.
On ne se lassera pas de ce disque. Il faudrait déjà qu'il quitte la platine. On ne se lassera pas de ce disque parce que il a un message universel et inattendu. On ne se lassera pas de ce disque parce qu'il est vrai et puissant. On ne se lassera pas de ce disque parce qu'on n'est pas loin de penser que Naïssam Jalal n'en n'avait pas fait de plus beau jusqu'à lors et qu'on aimerait bien entendre la suite. On ne se lassera pas de ce disque parce que « Souffle #3 » avec Yom est d'une beauté pure.
C'est un disque de l'année et on peut dire merci.

 

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

20 octobre 2025

Matthieu Donarier Quartet - Coastline

Matthieu Donarier est sans nul doute un des meilleurs multianchistes français. Fidèle au label Yolk, qui l'a accompagné dans ses diverses aventures, on avait particulièrement apprécié Bestiaires, ainsi que ses pérégrinations autour de la musique ancienne.
Féru de jazz, l'habituel clarinettiste chausse un saxophone soprano pour rendre un double hommage : celui d'un quartet classique avec ce qui se fait de plus élégant dans l'hexagone (on citera en premier Sophia Domancich, absolument remarquable tout au long de ce trait de côte), mais aussi rendre un hommage vibrant aux premières années de Steve Lacy, celles de Reflections ou de Straight Horn...
Les plus élégantes et fondatrices de l'oeuvre du grand saxophoniste.
Il est de coutume, souvent, de rendre hommage à un musicien en reprenant son œuvre, en citant ses standards... Mais Donarier n'allait pas s'arrêter à cela et faire l'énième catalogue de scies jouées à merveille.
Pas avec un attelage rythmique aussi luxueux que Stéphane Kerecki et Simon Goubert.
Dans "The Walk", le piano de Domancich sillone un champ impeccable, borné par la contrebasse toujours aussi fluide de Kerecki, la batterie danse avec élégance. Et ce champ, c'est le soprano de Donarier qui le rend fructueux.
Ce n'est pas du Lacy, mais le Lacy s'y trouve dans son meilleur biotope, prêt à monter en graine et à fleurir. 
Plus loin, avec "Domino Effect", c'est Goubert qui ouvre la route à force de tambour, énergie brute prête à être transformé par un soprano aux teintes acides qui s'amalgame à la main droite de Domancich pour créer un nouveau paysage, un trait de côte merveilleusement dessiné par la contrebasse que suit la main gauche de la pianiste dans un quartet tout en relief.
"Whim Wham" est le morceau le plus lacyen, et en même temps, la patte de Donarier est alentour ; on se souvient qu'il y a quelques années, avec un quartet tout neuf, Alban Darche avait enregistré Pacific en honneur à la West Coast. Son ami Donarier fait la même chose avec Coastline pour investir une musique qui l'inspire et lui ressemble.
On aime ce genre de projets où le musicien exprime son amour pour un musicien sans chercher à s'y mesurer. La ligne de côte de Donarier, c'est celle qui le sépare de Steve Lacy, et tout ce que la marée a pu lui apporter en matière de nutriments et de galets polis par le temps. Et il le fait en très bonne compagnie, pour un disque assez émouvant.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
 

 

29 mai 2025

Humanization Quartet - Saarbrücken

Perçu à juste titre comme l’un des quartet transatlantique les plus puissants du temps présent, ce n’est pas la première fois que l’Humanization Quartet nous esbaudit. Nerveux, à fleure de peau, on doit son énergie avant tout à la guitare si éruptive du lusitanien Luis Lopes.
On se souvient il y a quinze ans, de l’album Electricity. Pour moi, c’est indubitablement un disque de nuit blanche, un disque booster, comme peut l’être une boisson énergisante, le sucré en moins.
Et ce sentiment n’a bien entendu rien à voir avec le fait qu’Electricity a vu le jour dans les premiers mois de vie de ma fille, et que les nuits blanches, où cassées étaient pléthore.
Evidemment.
Il n’y a rien de sucré dans ce quartet, c’est avant tout chose un coup de poing violent et paradoxalement d’une douceur et d’un moelleux hors du commun. Un coup de fouet, un réveil violent, qui tient tout autant de la guitare, geyser fascinant que du jeu tellurique et anguleux de Rodrigo Amado, un des meilleurs à l’instrument de la période. On se souvient de The Bridge avec sa cohorte pour Amado, mais chacun de ces disques est une lutte, un rapport de force et de tension. A l’écoute de « Suite 1 », où il fait face à la paire Gonzalez, Aaron à la basse et Stefan à la batterie, le propos est intense et nerveux. Il en est toujours ainsi avec les deux texans.
Il n’y a pas d’opposition de continents, Texas vs Portugal. D’abord parce que Lopes est un électron libre, mais surtout parce qu’il y a une jouissance folle dans ces affrontements.
Quelque chose d’un art pugilistique librement consenti. Une lutte qui gagne forcément l’auditeur qui sourit sous les coups de fléau.
Une mêlée où la contrebasse d’Aaron Gonzalez a ce calme impavide et cette faim de rythme, morfale organisateur des duels et des foires d’empoigne, avec la même froideur -au sens calme- que ce qu’il avait pu démontrer dans le récent hommage à leur père. Quant à Stefan, il est pareil à lui-même également, toujours sur la brèche, toujours aussi éruptif, sans rien perdre cependant d’un sens du groove venimeux (l’intro de la « Suite II », très blythien, on va y venir.)
Quelle énergie !
On s’amusera à voir ce quartet bientôt majeur -17 ans que Lopes organise cette orgie- cite dans ses influences, en utilisant volontairement des réminiscences dans ce présent concert, les compositions d’Arthur Blythe, lui-même artificier en chef de ses propres combats, saxophoniste rude et intransigeant, comme sait si bien l’être Rodrigo Amado.
Sur Citizen Jazz, mon camarade Nicolas Dourlhès parle de force primitive en parlant de Blythe, et c’est une bonne image que l’on retrouve ici, dans ce concert enregistré à Sarrebrücke au SaarFree JazzFest Saarbrücken en 2021. Car effectivement, ce serait une erreur de parler de Power Quartet à propos du Humanization 4tet. Il y a davantage l’image d’une lame de fond.
Quelque chose de crûment naturel, une manifestation physique de la pierre.
Une éruption, un tremblement.
Et une force jouissive et palpitante.

 

Et une photo qui n’a strictement rien à voir...

 

 

 

12 décembre 2024

Les Meilleurs disques 2024

C'est désormais la tradition, et la date du 12 décembre à 12h12 s'est désormais imposée : voici donc les 10 disques qui m'ont le plus marquée en 2024, ainsi que quelques accessits habituels. Ca fait suite à la non moins traditionnelle liste de 25 disques "de l'année" qui la précède -et en toute logique, les 10 en font partie-

Mon année 2024 a été particulièrement étrange, sans rentrer dans les détails. Disons que si ce blog a failli se terminer en même temps que moi en février dernier, le temps de convalescence m'a permis d'écouter beaucoup de musique : pour Citizen Jazz, c'est plus de deux cent disques qui ont été abordés dans l'année !
Celle-ci fut très riche, avec un incroyable travail de la Tricentric Foundation autour de Lorraine, le nouveau langage d'Anthony Braxton, et la confirmation du talent insolent de Camila Nebbia, qui a trouvé en Alfred Vogel un brillant camarade de jeu. 
2024, c'est également la consécration de la paire Michael Griener et Jan Roder, la doublette rythmique berlinoise qui nous aura captivé cette année.

Mary Halvorson – Cloudwards

Luzia von Wyl – Frakmont

Paul Jarret – Acoustic Large Ensemble

MilesDavisQuintetOrchestra ! – Stretchin’ With

Michael Griener & Jan Roder – Be Our Guest

Wadada Leo Smith & Amina Claudine Myer – Central Parks, Mosaïc of Reservoirs, Lake, Paths and Garden

La Cozna – Ni Nuit, ni jour

Nebbia, Genovese, Vogel – Eyes to The Sun + Nebbia & Angelica Sanchez – In Another Land, Another Dream + Nebbia, Alarçon, Salvo, Vogel – Pnkstraße53

Rob Mazurek Exploding Star Orchestra – Live @ Adler Planetarium

Anthony Braxton – 10 Comp. (Lorraine) 2022 + Saxophone Quartet Sax QT (Lorraine 2022)

 

Meilleure Reissue de l'année : Gale, Graves, Parker – Webo

Concert de l'année : Mary Halvorson Amaryllis @ Bagneux

 

 

28 novembre 2024

Camila Nebbia & Angelica Sanchez - In Another Land, Another Dream

Poser comme postulat que Camila Nebbia est l’une des meilleure improvisatrice de sa génération. Certes, on n’est pas à la foire au boudin, il ne s’agit pas de peser son musicien et de comparer les prix, mais convenons que depuis plusieurs la saxophoniste argentine enchaîne les disques -et les collaborations- absolument excitantes.
Jamais nous n'avions parlé de Camila en ces pages, favorisant un travail sur le long terme sur Citizen Jazz.
J’ai la chance d’avoir pu suivre ses aventures très tôt, avant son arrivée en France puis en Suède avant son installation en Allemagne, et on a le sentiment d’une progression qui n’a pas de limites ; le son de son ténor est puissant sans être dévastateur. Il y a dans son jeu une sensation d’équilibre, voire de droiture : Camila sait où elle va et les tangentes qu’elle prend on l’art de toujours aller vers l’avant.
C’est ce qui impressionne d’abord chez Camila : le son. Dans ce présent album avec Angelica Sanchez paru chez Relative Pitch, l’un des labels les plus excitants de la période, on peut goûter ce timbre délicieusement sablonneux dans le très beau « Traces », où le ténor semble entraîner un piano aussi agile que puissant dans une course tortueuse. Jamais cela n’explose dans une colère erratique, la musique est contenue, incroyablement bien construite, mais pleine d’une fougue entière.
Ces deux musiciennes se sont bien trouver, la pianiste New Yorkaise à la discographie tout aussi hallucinante (elle est membre de l’Exploding Star Orchestra de Mazurek, on l’a entendu avec Marylin Crispell ou dans le Tri-Centric Orchestra de Braxton en 2011… De la même façon qu’on rêve secrètement d’entendre Camila Nebbia aux côtés de Braxton, on constate que Sanchez est passée par ces fourches caudines-ci) a bien des points communs avec Camila Nebbia.
La grande rigueur d’abord, et ce talent pour bâtir ; sur nombres pochettes de ses albums, et In Another Land, Another Dream n’y fait pas exception, il y a des bâtiments. Des maisons, des immeubles. Il y a dans la musique de Sanchez la passion de l’architecte dont la nervosité serait l’aplomb. Ecoutons « Vislumbre », et ce sentiment de ligne droite et de perspective qui naît pourtant d’un crayonné fébrile : alors que tout est d’une folle intensité, ce qui en ressort est une netteté sans appel. A l’instar du reste de l’album, le morceau est puissant et vertigineux.
Une des grandes qualité de Camila Nebbia est bien de savoir instaurer tout de suite une complicité avec ses comparses. Le jeu très percussif de Sanchez aurait pu inviter à la surenchère, mais Nebbia propose l’agilité. « All Rivers at Once », en toute fin d’album est à ce titre exemplaire ; tout commence dans la douceur et le souffle, incite le piano à se faire plus concertant, mais quand la vague d’une main gauche fracassante tente de prendre le dessus, Camila hausse le ton d’une pirouette, accompagne sans heurter.
Le duo aurait pu se contenter d’une joute, d’un pugilat sans limite, il préfère la construction commune, la joyeuse fondation entropique. Il en résulte un des beaux souvenirs de l’année, aux côtés d’autres disques de Camila Nebbia dont on pourra dire que 2024 fut une fête. C’est aussi un disque d’équilibre voire d’équilibriste au sommet de la musique improvisée. Inconditionnellement l’un des grands moments de l’année.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

20 novembre 2024

WOO - Hoo-Lala + TOC - Psychedelic Jelly

Batteur fin et très inventif, voici des années que nous suivons le lillois Peter Orins dans ses aventures en grand orchestre ou même en solo. L’un des ensembles qui a pignon sur rue dans sa discographie est bien entendu TOC, dont nous fêtions il y a quelques mois l’anniversaire, et dont nous reparlerons en fin d’article. Peter Orins fait partie du collectif Muzzix, dont l’imposante discographie est publié par Circum, un label auquel je suis fidèle, ici autant que sur Citizen Jazz.
Depuis quelques années, Circum et Muzzix jettent un œil expert sur la scène polonaise, qui a toujours été un vivier palpitant du jazz et des musiques improvisées européennes. On a ainsi entendu le batteur avec la saxophoniste Paulina Owczarek en duo, pour une improvisation aux confins du sensible, de l’infiniment petit.
Autant dire qu’avec le présent trio Woo et son titre prémonitoire Ooh-La, l’ambiance entre Orins et Owczarek qui se retrouvent ne sera pas pareille. La raison en vient peut être de la pianiste Christine Wodrascka qui vient apporter son jeu puissant, tonitruant parfois même au tiers du morceau « Why Not ? » qui constitue la large majorité de ce premier album.
Car pour Owczarek comme pour Orins, on retrouve des gestes familiers : un usage des percussions très coloré, cherchant à sculpter la masse du silence avant de rechercher la pulsation, et des jeu de souffle en bruit blanc et des slaps de saxophone du côté de la polonaise. Mais voilà : Wodrascka est un volcan et un ouragan à la fois, sa frappe irréfragable emporte les autres sons dans un gigantesque -et excitant- maelstrom que seul la batterie d’Orins parvient à maîtriser.
On connaît Christine Wodrascka pour son travail avec Sophie Agnel, Daunik Lazro ou Ramon Lopez. Elle était il y a quelques années dans l’étourdissant Sangliers avec Peter Orins et Dave Rempis, et l’on retrouve ici ce goût pour l’énergie et la tension permanente. Le dialogue entre piano et batterie, souvent fait d’échanges et de jeux de masques est la clé d’un album puissamment organisé, même si la complicité d’Orins et Owczarek est le fruit d’un vrai travail au long cours.


C’est ainsi qu’on retrouve Paulina Owczarek avec Peter Orins dans TOC, presque comme une évidence. Avec Psychedelic Jelly, l’orchestre qui, si je sais compter, fête ses dix-sept ans a trouvé avec la saxophoniste l’occasion d’aller visiter d’autres contrées sans rien perdre de ce qui fait son charme : des rythmes et des ambiances parfaitement déstructurés au coeur d’un électricité qui ne demande qu’à sourdre.
C’est intéressant d’utiliser le terme psychédélique pour cette musique qui se nourrit en background depuis des années d’un prog-rock suffisamment bien compris qu’il n’est ni sanctifié ni joué, juste utilisé comme baignade des rhizomes, pour faire de nouvelles boutures. Sur le premier morceau, « Flapjack Octopus », le saxophone violemment acide se sert de ce climat pour jouer avec le clavier de Jérémie Ternoy et la guitare prête à bondir d’Ivann Cruz.
C’est extrêmement malin et tout à fait jouissif.
Il y a eu du chemin depuis You Can Dance (if you want it), et l’intelligence du trio est de renouveler une recette qui use pourtant des même ingrédients. Le jeu de Peter Orins est ici nerveux et insatiable, et c’est lui qui entraîne une mécanique où les boucles succèdent aux lignes de fuite dans un propos qui monte continuellement en énergie, jusqu’à un point de rupture qui sait être aussi un point de fusion. C'est une configuration qu'on avait pu rencontrer avec Dave Rempis, mais le jeu du saxophoniste s'approchait concrètement de celui du boutefeu.
Le travail d’Owczarek est ici remarquable : il consiste à être présente de manière presque linéaire quelque soit l’état de TOC, jusqu’à sa plein puissance électrique, comme une ligne de tangente qui donne beaucoup d’espace et offre une impression de flottaison tout à fait troublante. Deux disques qui scellent une vraie cohésion de Lille à Varsovie entre la saxophoniste et le batteur.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

26 octobre 2024

Modney - Ascending Primes

Nouveau phénomène de la scène étasunienne, le violoniste Joshua Modney, dont le nom de scène a fait l’abstraction de son prénom est l’une des dernières lames du renouveau des cordes de l’autre côté de l’Atlantique.
Avec Citizen Jazz, je l’ai largement documenté, avec Jessica Pavone ou Tomeka Reid, bien entendu, qui font figure tutélaire dans cette petite famille, mais plus surement avec Erica Dicker, Mariel Roberts, Gabby Fluke-Mogul ou Joanna Mattrey, cette dernière étant sans doute la pépite ultime de cette scène majoritairement new-yorkaise par une science ultime du geste.
On retrouve bon nombre de ces musiciens sur Ascending Primes, un album de Modney paru chez Pyroclastic Records à envisager comme une forme de panorama. Voyez plutôt : tout commence avec « Ascender », solo très concertant de Modney au violon qui joue sur le fil d’une dissonance tutoyée, qui tient en éveil. Le violoniste joue avec l’électricité, explose sans rien perdre en route, comme tout un combat intérieur.
Le résultat est assez puissant et s’inscrit dans un travail qui gagnera en consistance à mesure que des comparses le rejoignent, à l’image de « Everything Around it Moves », joué avec un quatuor à cordes augmenté du piano travaillé aux entrailles de Cory Smythe. Là aussi, la tension est partout, entretenu par des cordes joué comme des coups de fouets (Mariel Roberts centrale au violoncelle, Kyle Armbrust à l’alto… On avait entendu ce dernier chez Ches Smith, nulle surprise) et adouci, transporté par un jeu très atmosphérique de Smythe.
Les deux musiciens travaillent depuis longtemps ensemble, on avait entendu Modney sur Smoke Gets in Your Eyes, mais sur ce morceau, c’est une autre compositrice auquel on pense. Anna Webber a beaucoup influencé Modney, notamment sur son travail autour de l’intonation juste, le nouveau totem de la composition américaine, et cela se ressent ici. Sans cependant que le propos se perde en démonstration ou oublie une urgence absolue.
Modney reste sur sa crête, et le reste du morceau, le plus long de l’album traverses différents climats sans perdre de sa vitalité. La relation avec Smythe, la capacité de ce dernier à amener le propos de l’orchestre vers une forme de mélancolie, sur une atmosphère nocturne est remarquable, et le talent de Modney est de ce nourrir de cette dynamique
« Everything Around it Moves » est un morceau extrêmement construit, qui transporte et auquel on adhère absolument.
En effet, l’intérêt croissant de Modney pour les compositeurs à cheval sur les musiques improvisées et l’écriture contemporaine se ressent tout au long d’Ascending Primes ; on sait l’intérêt de Modney pour Braxton, lui qui a déjà travaillé avec Ingrid Laubrock sur son gigantesque Dreamt Twice, Twice Dreamt. On ne s’étonnera pas dès lors de retrouver le compositeur et électronicien Sam Pluta, qui a longtemps travaillé avec Braxton sur « Linx » aux atours spectraux.
Mais c’est avec « Fragmentation And The Single Form » que Modney montre tout son talent d’écriture avec une équipe renforcée : Ben Lamar Gay au cornet, Kate Gentile à la batterie ou encore le très braxtonien Dan Peck au tuba ; de tuttis de cordes fuligineux aux lour combat de l’électronique avec les soufflants, la suite en quatre mouvements est sans doute la plus intense, d’autant qu’on retrouve la vocaliste et électronicienne Charmaine Lee (qu’on avait découvert avec Mattrey) comme actrice d’un chaos très ouvragé, où l’acidité des cordes se heurte à une électronique fièvreuse et une batterie puissante.
Dans cette lignée, « Event Horizon » où l’on retrouve Nate Wooley et Joanna Mattrey clôt un album mature et luxuriant qui illustre une autre facette de cet âge doré des cordes américaines qui font d’Ascending Primes l’un des albums les plus important de cette année 2024.

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19 octobre 2024

Le Mirifique Orchestra - Verdi Remix

Quand on s’attache à la voix, la tentation opératique n’est jamais loin.
Quand on s’intéresse, voire qu’on se dédie à l’amour, il ne peut y avoir que l’Opéra. On avait laissé l’an passé le Mirifique Orchestra, fière formation co-animée et pluri-dirigée par le corniste Emmanuel Bénèche et le saxophoniste Alban Darche au milieu des chansons d’amour. On les retrouve en train d’offrir un Remix à Giuseppe Verdi, tout sourire sur la pochette.
D’Aïda, la passionnée éperdue, à Fenena, l’éprise mystérieuse du Nabucco, le thème amoureux est toujours celui du Mirifique. Quant à Verdi, on comprendra à l’écoute de son « Liabiamo ne’lieti calici », où la flûte de Thomas Solet et la batterie de Meivelyan Jacquot donne des airs de baloche primesautier à la Traviata, que la dimension populaire de l’opéra n’est jamais très loin.
À condition d’en retrancher les voix.
On le sait, quand il s’agit de parler de la plus savante des musiques populaires, le jazz et l’opéra sont cousins germains. L’approche de Bénèche et Darche sur cette relecture verdienne, s’inscrit dans une logique respectueuse (amoureuse ?) de ce patrimoine, avec une volonté de lui donner une autre dimension, et de le faire sien : c’est une démarche qu’on connaît bien chez Laurent Dehors où chez Mike Westbrook, et à l’écoute de la pétulante « Missa de Requiem : Dies Irae », on comprend vite qu’on a au Mirifique la volonté de sonner comme un Brass Band, à l’image de ce que Westbrook avait réalisé avec Rossini. Les cors (Pierre-Yves le Masne s’ajoute à Bénèche) et surtout la trompette d’Hervé Michelet jouent un rôle central dans ce Verdi Remix.
Ils permettent au talent d’arrangeur et de compositeur d’Alban Darche de s’exprimer pleinement
.C’est dans « Variations sur la marche triomphale d’Aïda » que Darche s’exprime pleinement, avec une relecture lumineuse sous la direction nerveuse de Bénèche. La force, tout comme pour « La forza del destino », c’est d’imposer aux tubes verdien la dimension cinématographique et raffinée de la patte Darche, ces motifs ouvragée et nacrés, simples, tronquées du thème, qui viennent bâtir un chemin pavé d’images, comme il avait su le faire, avec un autre orchestre pour Poulenc.
Le Mirifique s’impose dans un exercice moins simple qu’il n’y paraît et donne à Verdi la touche d’intemporalité qui manquait peut-être à cette définition du lyrisme moderne.

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15 août 2024

One Another Orchestra

One Another Orchestra, c'est l'orchestre nato par excellence.
Et si l'on joue sur les mots, l'excellence s'entend par tout ses signifiants.
Si l'on continue toujours à jouer sur les mots, ou sur le mot d'ailleurs, dans Another, il y a nato. Mais qui est Her ?
Her, c'est Catherine Delaunay, qui survole ce disque par son talent et sa douceur, par son entente avec François Corneloup au saxophone baryton et Tony Hymas au piano électrique, sans qui nato ne serait pas toujours nato. A peine entre-t-on dans ce "Voices of Nacfa Mountains", qui aurait pu être des Chants d'Itxassou auquel on pense souvent, on sait où l'on est, on retrouve ses repères libertaires et ses envies d'ailleurs, le propos est lyrique et puissant, le piano entraine avec la clarinette sur des tourneries africaines où danse la contrebasse d'Hélène Labarière.
Car le Her d'another, ce pourrait être elle aussi; la contrebassiste est fluide, chantante et combative, comme à l'accoutumée, en témoigne cette lecture magnifique du "Là, on est là" qui a empoigné nos ronds-points et nos manifs; La cohésion de groupe du sextet où le batteur Davu Seru a un rôle de gardien du temps parvient à transcender cet air simple et à lui donner de la profondeur et de l'espoir, ce qui n'est pas forcément l'air du temps.
La dynamique collective de One Another Orchestra est galvanisante, sans tomber dans la démonstration où le passage obligé, ça a toujours été la grande force de nato, elle est ici porté par les six musiciens comme une forme de chimie pure, et d'alchimie folle, qui brille dans ce morceau des faubourgs, mais aussi dans les bastions de résistance espagnols : la "Romance de la Gardia Civil Española" de Garcia Lorca trouve ses plus beaux atours interprétée par Billie Brelok, au delà du rap, donc.
Ce qui donne a One Another Orchestra cette couleur qui évoque immédiatement nato c'est, au delà de tout ce qu'on vient de dire, cette façon de tangenter et de rendre hommage à l'histoire du label, en évoquant Portal dans "La Cecilia" qui est sans doute le point culminant collectif de ce bel album, mais aussi en revenant sur les fées qui ont veillé sur le label, de Jacques Thollot ("Cinq Hops") à Sidney Bechet ("Waste no Tears").
On ne peut que tomber amoureux d'un tel album, qui voyage dans le temps dans les deux sens, à l'image du doc de Retour vers le Futur : à la fois sur un passé où nous sommes tant aimé et dans un futur sans fantasme où l'immédiateté domine et où ce qui compte avant tout, c'est le plaisir d'être ensemble.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

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